Mercredi 12 mai 2021

Médiator, une responsabilité collective

Mensonges du laboratoire Servier sur la véritable nature du médicament ; incapacité de l’AFSSAPS (Agence Française de Sécurité Sanitaire des Produits de Santé) d’effectuer convenablement son travail de régulation ;

conflits d’intérêts majeurs mis en évidence entre grands laboratoires pharmaceutiques ; praticiens accusés d’avoir été instrumentalisés et transformés en commerciaux… enfin, implication des pouvoirs publics de droite comme de gauche, tous les ministres de la santé depuis 1974 étant soupçonnés de complaisance à l’égard de ces grands laboratoires : telle est la situation que le scandale du Médiator a permis de révéler.

D’autres scandales sont à venir

Il ne s’agit pas là d’un accident isolé. Il existe des dizaines d’autres « Médiator ». L’Express a dressé, le 15 décembre 2010, la liste des dix médicaments qui ne devraient plus être sur le marché (voir note (1)). Vous avez aimé le scandale du Médiator ? Vous allez adorer celui du Vastarel !

La question, reprise par tous les médias, de savoir pourquoi le Médiator n’a jamais été retiré du marché, des années pourtant après que son inutilité et surtout sa dangerosité aient été mises en évidence, est une question à laquelle il va bien falloir apporter une réponse claire.

Une responsabilité globale

En attendant, une autre question, peu soulevée parce que peut-être plus gênante, mérite tout autant qu’on s’y attarde : si tout le monde savait, pourquoi le Médiator a-t-il continué d’être prescrit ?

La réponse met peut-être en cause la responsabilité collective de l’ensemble des acteurs du monde de la santé. Non seulement les grands laboratoires, les pouvoirs publics et les autorités de régulation, mais aussi les médecins prescripteurs, les pharmaciens dispensateurs et les patients demandeurs de médicaments. C’est tous les maillons de la chaîne de responsabilité qui présentent des défauts d’information et de communication.

Dès Novembre 2005, la commission nationale de pharmacovigilance préconise une réévaluation des risques du Benfluorex ; en mars 2007, elle émet un avis défavorable au maintien de la prescription du Benfluorex comme coupe-faim ; la revue médicale Prescrire, par exemple, conteste son efficacité dès 1997, et, en 2007, recommande son retrait pur et simple du marché.

Il faut croire que les praticiens ne lisent ni les avis de la Commission, ni les revues, ou, du moins, qu’ils ne sont pas en mesure d’appliquer les recommandations lues. Il ne semble pas, de plus, que les avis défavorable de Prescrire inquiètent beaucoup les grands laboratoires…

L’information et la formation des praticiens: le coeur du problème

Comment faire pour que les professionnels de santé s’informent et se forment de manière continue, objective et applicable ? Comment peuvent-ils évaluer la qualité de l’information et de la formation ?

C’est là que la loi Hôpital, Santé, Patients et Territoires (HSPT), ou loi Bachelot, du 21 juillet 2009, peut apporter, non des réponses toutes prêtes (le bon sens et la déontologie ne se décrétant pas), mais  du moins, un cadre utile pour que l’ensemble des acteurs de la santé puissent contribuer à améliorer et à contrôler la gouvernance du système.

Cette loi a beaucoup été décriée, tant par les médecins que par les associations de patients, notamment pour ce qui concerne l’accroissement des pouvoirs du directeur de l’hôpital et son mode de désignation. « plus nécessairement, désormais, effectuée au sein du corps médical » est à supprimer car les directeurs des hôpitaux publics n’ont jamais été nommés au sein du corps médical. Pour le Gouvernement, il s’agit de mieux maîtriser les dépenses, avec une chaîne de commandement claire, débarrassée de l’influence des baronnies locales ; pour les opposants à la loi, il s’agit d’une conception d’ »hôpital-entreprise » tournée exclusivement vers la rentabilité, faisant fi de la déontologie médicale. L’Histoire tranchera. Toujours est-il que la loi prévoit un autre dispositif, qui pourra s’avérer décisif pour la formation et l’information des praticiens.

Le Développement Professionnel Continu (DPC) a pour ambition d’accompagner les médecins dans une démarche continue d’acquisition des connaissances et d’analyse des pratiques. Il regroupe les dispositifs précédents : la Formation Médicale Continue (FMC) et l’évaluation des pratiques professionnelles (EPP). La loi définit ainsi le DPC : « Le développement professionnel continu se définit […] par l’analyse, par les médecins, de leurs pratiques professionnelles, ainsi que par l’acquisition ou l’approfondissement de connaissances ou de compétences. »

L’EPP et la FMC avaient pour but, sans interaction entre elles, d’une part l’évaluation des pratiques des médecins, et d’autre part, l’amélioration de leurs connaissances. Par contraste, le DPC implique une démarche personnelle et volontaire de chaque médecin, faisant partie intégrante de sa responsabilité éthique et déontologique. Le DPC individuel et collectif permet le regroupement des praticiens, et par là des autres professionnels de santé, des dirigeants des structures de santé, des industriels, des institutionnels et des patients dans la Société.

Vers une gouvernance plus éthique et déontologique ?

Si la loi HPST semble redistribuer les cartes et faire bouger les lignes, ses modalités d’application soulèvent de nombreuses questions, notamment celle du mode de pilotage du DPC. Mais les médecins ont pris l’initiative en créant les « Conseils Nationaux Professionnels » et en fédérant ces conseils au sein d’une fédération, la Fédération des Spécialités Médicales (FSM) en partenariat avec les différents acteurs du secteur de la santé, et notamment la Haute Autorité de Santé. L’objectif affiché est d’améliorer la qualité des soins et services de santé au patient.

Ces conseils par spécialité regroupent l’ensemble des organes professionnels de la spécialité : sociétés savantes, syndicats professionnels, collèges d’enseignants et autres organismes concernés (universitaires ou non), avec comme attribution l’évaluation et l’amélioration des pratiques professionnelles. La gouvernance se veut à la fois scientifique et professionnelle.

La France ne possède pas encore d’instance scientifique interprofessionnelle indépendante en santé, permettant aux avis interprofessionnels de s’appuyer sur une méthodologie scientifique pour qu’ils soient rendus dans des conditions de transparence acceptable. Cependant, la Fédération des Spécialités médicales, qui a commencé ce travail de réflexion et de fédération depuis des années, pourrait tirer sa légitimité et son autorité de son expérience pour amorcer la construction d’une telle instance scientifique.

On le voit, tout n’est pas fait, loin s’en faut, mais le cadre juridique recèle un grand potentiel pour que, dans le domaine médical et interprofessionnel, la société civile joue un rôle-clé de régulation, et soit un formidable rempart contre les conflits d’intérêt qui ont miné le système de santé actuel.

(1) L’Express dresse la liste des dix médicaments qui ne devraient plus être sur le marché.

Crédit photo: 20 minutes


Ajouter un commentaire




*

Devenez Rédacteur !

L'actualité politique vous intéresse ?
Vous avez un scoop, un combat, un projet, une analyse à partager ?



Il sera publié dans les 24h

Newsletter

L'inscription à la Newsletter mensuelle vous permet de rejoindre le réseau Écologie Démocrate


Les flux