Mercredi 12 mai 2021

L’Europe au coeur d’un scandale minier : Mopani

L’aide au développement envisagée depuis la tour d’ivoire de Bruxelles.

Malgré ses incantations pour réduire la fracture Nord/Sud et encourager l’aide au développement, l’Union européenne agit bel et bien en qualité de bailleur de fonds auprès de grands projets.

Simplement, les modalités de l’aide financière qu’elle apporte aux pays qui en ont le plus besoin sont hélas sujettes à caution et, faute d’investissements directs auprès des populations les plus pauvres de la planète, l’argent revient le plus souvent à des grands groupes capitalistes qui n’ont cure d’un développement économique plus juste et plus soutenable.

 

L’une des meilleures illustrations de ces dérives de l’aide financière internationale est fournie par la Banque européenne d’investissement (BEI) dans le cadre de son action auprès des grands groupes miniers en Afrique centrale. Censée agir en vertu des accords de Cotonou, dont les priorités sont la réduction de la pauvreté, le développement durable et l’intégration progressive des Etats Afrique Caraïbes Pacifique (ACP) dans l’économie mondiale, la BEI distribue ses mannes financières de manière laxiste, sans égards aux intérêts les plus criants des populations locales et des écosystèmes, qui sont malmenés par des impacts environnementaux très lourds. Pour comprendre les raisons d’une telle asymétrie dans les affectations des aides publiques au développement, en particulier celui du secteur minier en Afrique centrale, il convient de s’appuyer sur l’exemple d’un projet controversé, Mopani et de revenir sur le rapport de mission élaboré récemment à ce sujet par l’ONG, les Amis de la Terre :

« Les engagements financiers  de la Banque européenne en Afrique centrale.

L’essor de la mine de cuivre de Mopani en Zambie fait partie de ces projets financés par la BEI. Située dans la Copperbelt ou « ceinture de cuivre » de la Zambie, Mopani est intégrée dans la région à cheval sur la Zambie et la République démocratique du Congo, une région particulièrement riche en minerais. Cette mine appartient à Mopani Copper Mine (MCM), un consortium dont l’actionnaire majoritaire est l’entreprise suisse Glencore. Dans le cadre de l’expansion du site minier, la BEI accorde en 2005 un prêt de 48 millions d’euros à MCM afin de permettre de réduire la pollution dans la zone, de maintenir l’emploi et de réduire la pauvreté grâce à la croissance économique et aux retombées de la présence de MCM dans la région (salaires, taxes et services sociaux). Or les effets escomptés ne sont pas encore au rendez-vous ; l’essor des mines de Zambie semble aller difficilement de pair avec le développement humain des populations locales, qui soufrent de maux multiples.

 

La Zambie : de la déréglementation au dépeçage néo-libéral.

La Zambie a largement souffert de la mise au pas néo-libérale amorcée dès les années 1980 avec l’ère Reagan. Pénalisée par les crises pétrolières et l’effondrement du prix du cuivre dans les années 1970, la Zambie s’est vue alors contrainte d’alléger le fardeau de sa dette et de procéder à un politique de réajustement structurel : à partir des années 1990, elle doit privatiser et démanteler son secteur minier. La disparition de l’Etat-providence en Afrique a eu des effets dramatiques car à l’époque, l’Etat zambien était non seulement responsable de l’exploitation des mines, mais aussi des services publics et sociaux dans la Copperbelt : entretien des villes, santé, éducation, logement loisirs … Aujourd’hui, la situation a radicalement empiré : 68% de la population de Zambie vit sous le seuil de pauvreté. L’espérance de vie est de moins de 40 ans, le taux de prévalence du Vih/Sida est très élevé et près de 10 millions de Zambiens sont menacés de malnutrition. Les entreprises minières ayant désormais recours à la sous-traitance, les salaires des mineurs sont devenus très bas, parfois sous le niveau du « panier des besoins basiques », indice de prix des besoins de base pour une famille de six personnes. Les services publics sociaux (école, soins) sont désormais saturés ou abandonnés et les travailleurs sous-traitants n’y ont pas accès de manière décente. Pour comprendre une telle dégradation sur le plan humanitaire, il faut se souvenir que l’infrastructure économique du pays a été renversée dans ses composantes essentielles : les mines ont été bradées à un prix dérisoire au profit de compagnies privées et aujourd’hui, les profits réalisés par ces sociétés internationales mettent à jour une fiscalité qui prive l’Etat de ses bénéfices miniers : les revenus miniers représentent actuellement 0,2 % du PIB en Zambie, soit une somme démesurément basse. L’opacité financière des grands groupes miniers privés est en effet reine : ces consortiums internationaux bénéficient d’un régime fiscal extraordinairement attractif qui leur permettent de rapatrier leur profit vers des paradis fiscaux comme la Suisse, sans les réinjecter durablement dans l’économie locale.

 

Des impacts environnementaux dramatiques :

Alors que la BEI considérait que son prêt à Mopani était essentiellement un « projet environnemental », la réalité sur le terrain est aux antipodes des vues bruxelloises : la région de la Copperbelt est très gravement polluée. Le parc national de Kafue – le deuxième plus grand parc national au monde, l’un des plus riches de la planète en espèces sauvages – est menacé par la pollution rejetée dans la rivière Kafue qui le traverse. La pollution affecte également les communautés locales exposées aux rejets de produits toxiques. De même, les activités traditionnelles telles que l’agriculture, l’élevage ou la pêche sont compromises par la contamination de l’air, des sols et de l’eau. Plus précisément, autour de la fonderie, il y a une énorme pollution de l’air, avec du dioxyde de soufre dans une partie de la ville, là où les mineurs vivent. Au sein des populations locales, les symptômes classiques, qui incluent des crises d’asthme, des infections pulmonaires et des complications respiratoires, sont légions. Par ailleurs, les émissions de soufre sont responsables de pluies acides, qui dégradent les habitations et les sols, qui deviennent impropres à l’agriculture. Tout aussi grave, on dénombre également des cas de pollutions de l’eau à l’acide : la principale cause en est la nouvelle méthode d’extraction sur le site même, la lixivation in situ, qui consiste à injecter une solution d’acide sulfurique dans le sol, qui vient à dissoudre le cuivre directement dans le gisement. Les réserves d’eau de la ville qui jouxtent les gisements sont directement menacées, et avec la récurrence des accidents, l’acide pollue les nappes d’eau souterraines, ce qui entraîne la coupure du réseau d’eau domestique. Enfin, la contamination par les déchets miniers est très grave : comme toute compagnie minière, Mopani doit quotidiennement gérer des quantités énormes de boues et d’eau contaminées : les pipelines qui sortent de la mine et qui traversent les villes et les campagnes sont ici sans aucune protection. Les résidus miniers arrivent ensuite dans d’immenses bassins de décantation laissés à ciel ouvert qui, avec la présence de la silice, peuvent provoquer des maladies pulmonaires. Entraînés dans la rivière, ces résidus miniers augmentent la turbidité de l’eau et contribuent à détériorer les écosystèmes aquatiques ; la rupture des digues du bassin amènerait une catastrophe environnementale sans précédent … On est ainsi très loin des effets vertueux annoncés par la BEI.»


Ajouter un commentaire




*

Devenez Rédacteur !

L'actualité politique vous intéresse ?
Vous avez un scoop, un combat, un projet, une analyse à partager ?



Il sera publié dans les 24h

Newsletter

L'inscription à la Newsletter mensuelle vous permet de rejoindre le réseau Écologie Démocrate


Les flux