Mardi 15 juin 2021

« Les journalistes, on les cadre… »

La France, patrie autoproclamée des Droits de l’Homme, vient de se voir reléguée à la 44ème place dans le classement de Reporters Sans Frontières sur la liberté de la presse.

En 2002, à la 11èplace, derrière les modèles que sont les pays d’Europe du Nord, la France pouvait encore faire bonne figure ; mais depuis lors – c’est-à-dire, coïncidence troublante, depuis que Nicolas Sarkozy est à la tête de la sécurité dans ce pays -, la chute est constante, tant relativement aux autres pays qu’en notation absolue : 26ème place en 2003, 30ème en 2005, 35ème en 2006 ; ces deux dernières années, le mouvement s’accélère : 43ème place en 2009, et 44ème, donc, pour cette année. Seule petite remontée significative : en 2004, la France gagne 7 places à la 19ème position ; il est vrai que cette année-là, Nicolas Sarkozy avait (provisoirement) quitté le ministère de l’Intérieur.

Qu’ont en commun le Ghana, le Mali, le Costa Rica, l’Afrique du Sud, Hong-Kong, la Tanzanie, la Corée du Sud ? ces pays sont tous mieux classés que la France du point de vue de la liberté de la presse.
On pourrait s’étonner d’une pareille charge. A lire Marianne, qui récemment titrait sur « Le Voyou de la République » au sujet de Nicolas Sarkozy -titre si fort qu’une partie de la rédaction du journal s’en désolidarisera-, le Canard Enchaîné, par qui le scandale arrive, Mediapart, qui a apporté chaque jour une nouvelle pierre à l’affaire Woerth-Bettencourt, ou encore à regarder Les guignols de l’info sur Canal+, qui fustigent chaque soir le chef de l’Etat et sa famille en termes très vifs, on pourrait penser que les médias français sont loin d’être sous la coupe du pouvoir. D’où vient donc cette très mauvaise note ?

En ce qui concerne la France -mise sur le même plan que l’Italie de Berlusconi-, l’étude de Reporters sans Frontière dénonce : »violation de la protection des sources, concentration des médias, mépris et même impatience du pouvoir politique envers les journalistes et leur travail, convocations de journalistes devant la justice »

À la racine du mal français : la concentration des médias et l’absence de pluralisme

Les médias cités plus haut font en fait figure d’exception; depuis quelques années, un mouvement massif de concentration a eu lieu au sein de la presse écrite, qui a pourtant été très longtemps un monde de petits entrepreneurs. A quelques exceptions près, les journaux français sont dorénavant propriété de quelques grands groupes industriels, au premier rang desquels Lagardère et Dassault (dont les dirigeants, Arnaud Lagardère et Serge Dassault, sont des amis personnels de Nicolas Sarkozy). Tout récemment, le nouveau président du Crédit Mutuel, Michel Lucas, a crée un empire dans la presse quotidienne régionale: après avoir pris le contrôle de l’Est Républicain, L’Alsace, Le Républicain Lorrain, Le Progrès de Lyon, le Dauphiné Libéré, il se trouve sur le point d’acquérir les journaux, en état de quasi-faillite, du groupe de Philippe Hersnt: Nice-Matin , La Provence, Var-Matin, L’Union, Paris-Normandie… le mélange des genres est sans ambiguïté aucune, et les journaux « indépendants » sont à la merci des annonceurs. Comme l’écrit Challenges, « Pour avoir rappelé que Michel Lucas avait été le dirigeant de banque le mieux payé en 2008, « Les Echos » ont perdu toute publicité du crédit mutuel et 1200 abonnements« . Sans commentaire.

Dans le monde de la télévision, rappelons simplement que les grands groupes industriels Bouygues, Lagardère et Vivendi se partagent l’essentiel du gâteau de la télévision privée; que France Télévisions a fait, sous Nicolas Sarkozy, un pas décisif vers le retour à l’ORTF avec le contrôle accru de son budget -via la suppression de la manne publicitaire- et la nomination directe de son Président par le chef de l’Etat; qu’enfin le groupe Bouygues, qui avait obtenu en 1987 une concession de la première fréquence pour 10 ans, a réussi, en amadouant les gouvernements successifs, à prolonger sa license jusqu’en… 2029. Et ce, malgré la trahison évidente du cahier des charges initiales, de réaliser « la chaîne de la culture »… Certes, in peut arriver, même à TF1, de vouloir faire montre d’indépendance: on se souvient de PPDA traitant le chef de l’Etat de « petit garçon » (ce qui lui a d’ailleurs coûté son poste), et, plus récemment, de Laurence Ferrari passant sans complaisance sur le grill Eric Woerth, au point que Claude Guéant déclara qu »elle n’a[vait] plus qu’à prendre sa carte au Parti Socialiste« . Il s’agit cependant d’événements isolés, reflétant plus des egos personnels qu’une réelle indépendance des médias.

Une presse « fasciste » ?

Du jamais vu: un gouvernement qui insulte la presse. Les porte-flingue Nadine Morano et Xavier Bertrand, entre autres, osent fustiger les « méthodes fascistes » d’une « presse qui rappelle les années 30« . Le crime de cette presse ? Avoir osé révéler (sans contrevenir à la loi, c’est-à-dire sans violer le secret d’une instruction, puisque d’instruction il n’y avait point encore), les faits troublants dans ce qu’il est convenu d’appeler l’affaire Woerth-Bettencourt. la France s’est ainsi donnée en spectacle au monde entier, qui, accablé ou amusé, a regardé la chute morale du ci-devant pays de la liberté. Ironie suprême, ceux-là même qui ont employé le vocable déplacé des années les plus sombres de notre histoire, avaient été les premiers à renchérir de vertu outragée lorsque la presse, pas toujours de manière heureuse, avait usé de ce même vocable pour qualifier les expulsions médiatiques des Roms..

…ou plutôt une presse violée…

L’affaire Woerth-Bettencourt a mis en évidence que le gouvernement n’a pas le moindre respect pour les lois concernant la protection des sources des journalistes, d’une part, et sur l’encadrement des écoutes téléphoniques, d’autre part: intimidations, perquisitions illégales, gardes à vue non motivées, convocations abusives par la justice, espionnage de journalistes,tous les moyens ont été employés pour déterminer l’origine des fuitesNous avons déjà analysé en détail, dans un précédent article (« Un gouvernement à l’écoute des Citoyens« ), comment le gouvernement a réussi à rendre caduque la loi de 1991 sur les écoutes et à court-circuiter la commission de contrôle. Ce mécanisme a été utilisé a plein régime: « Les opérateurs sont d’une grande complicité avec nous« , dit-on à la Direction Centrale du Renseignement Intérieur (DCRI). La cerise sur le gâteau a été une série de cambriolages d’ordinateurs et de GPS chez des journalistes du Point, du Monde, et de Mediapart, qui travaillaient tous sur l’affaire Bettencourt: une coïncidence, sans doute…

… directement par le Chef de l’Etat, garant des libertés publiques !

Mais ce que l’on ignorait encore, et que l’on apprend avec effarement dans le Canard Enchaîné du 2 novembre c’est que les demandes de surveillance, des journalistes dont les enquêtes sont gênantes pour le pouvoir, à Bernard Squarcini, patron de la DCRI… émanent de Nicolas Sarkozy en personne. Ce qui n’est même pas contestée au sein du service: « Ce rôle ne plaît pas à Squarcini« , assurent plusieurs de ses subordonnées…  Ces confidences, reprises par Mediapart, qui assure que Claude Guéant supervise l’espionnage (ce dernier vient de porter plainte pour diffamation), ne sont pas des preuves; mais leur addition aurait mérité a minima une explication solennelle de la part du pouvoir.

C’est peut-être ce qui distingue notre époque des précédentes: l’impudeur. On ne prend même plus la peine de se cacher. On se pince en lisant qu’Henri Guaino, « conseiller spécial » du Président, affirmait, peu avant l’été, à plusieurs diplomates: « Les journalistes, on les cadre… ».

On comprend mieux alors pourquoi la France est classée au 44ème rang dans l’étude de Reporters sans frontières : Aux Etats-Unis, par exemple, une telle déclaration publique d’un haut personnage déclencherait un tsunami…

Crédit image: (c) 2008 Lenouvelobs.com


Ajouter un commentaire




*

Devenez Rédacteur !

L'actualité politique vous intéresse ?
Vous avez un scoop, un combat, un projet, une analyse à partager ?



Il sera publié dans les 24h

Newsletter

L'inscription à la Newsletter mensuelle vous permet de rejoindre le réseau Écologie Démocrate


Les flux