Mercredi 12 mai 2021

Les Indignés partout dans le monde… sauf en France

Les revendications des Indignés français contre la finance débridée, pour la démocratie réelle et pour une régulation mondiale, sont les mêmes à travers le monde, mais force est de constater que le mouvement ne prend pas vraiment dans le pays de Stéphane Hessel.

Le 19 juin 2011, ils n’étaient que quelques centaines à Paris, contre plusieurs dizaines de milliers en Espagne. Le 15 octobre 2011, journée mondiale de mobilisation dans 80 pays, ils n’étaient que quelques milliers répartis dans toute la France.

Le processus de « germination » suit les mêmes étapes d’un pays à l’autre

Au départ, il faut que la greffe prenne. Le mouvement spontané du début est comme une graine qui doit prendre racine sur le bitume. Pour éviter cette première greffe, les forces de l’ordre s’y attaquent avec violence systématiquement. Si la police cède, la première occupation est réussie. Les Indignés essaiment ensuite dans l’ensemble des villes du pays, c’est la 2e étape. Puis ils s’affranchissent de l’occupation locale (d’une place, un square, un parvis…) pour s’organiser en réseaux très actifs autour de revendications diverses, plus souvent en tant que démultiplicateurs de la protestation, qu’en tant qu’initiateurs.

En Espagne, le mouvement est moins visible qu’au printemps, mais il se renforce en profondeur. Il est en fait au stade le plus avancé connu aujourd’hui à travers le monde. Il est connecté désormais à des milliers d’associations de contestations thématiques (dégradations des services dans l’éducation, la santé, la précarité de l’emploi…) et il en décuple l’ampleur des manifestations sociales. Le 15 Mai, les Indignés espagnols avaient occupé la Puerta des Sol. La police avait tenté de les évacuer, en vain. Ils ont depuis quitté la place de leur propre chef pour continuer le combat sous plusieurs formes.

Aux Etats-Unis, la première occupation a pris racine « Occupy Wall Street », malgré la neige et le froid, et essaime désormais vers d’autres villes où commencent à surgir, comme toujours au début, des affrontements violents avec les forces de l’ordre. Ainsi, vingt manifestants ont été arrêtés le 29 octobre à Denver (Colorado) et à Nashville (Tennessee).

En Grande-Bretagne, les Indignés en sont au stade de la première occupation, celle que la police essaie de tuer dans l’oeuf, mais sans y parvenir. Grâce aux autorités religieuses, ils ont pu élire un premier domicile sur le parvis de la cathédrale de Londres. Mais cela n’a duré que quelques jours. Les autorités religieuses, au niveau national cette fois-ci, ont indiqué qu’elles demanderaient légalement l’évacuation du camp, par la force s’il le fallait. Les 400 Indignés londoniens ont répondu qu’ils n’avaient pas l’intention de bouger. C’est là que se joue la pérennité du mouvement.

En France enfin, après l’échec de l’occupation du parvis de l’Opéra Bastille fin mai 2011, c’est sur le parvis de La Défense, que le rendez-vous est donné le 4 novembre sous le terme « Occupy La Défense ». Avant de rejoindre les Indignés grecs, des Indignés français ont également tenu une assemblée générale à Nice le 1er novembre, lors de la journée de protestation organisée par les altermondialistes contre le sommet du G20, où se sont réunis 10 000 manifestants.

Les violences policières

En France, la première greffe n’a pas encore pris. Dès les premières minutes d’occupation, une répression policière remarquablement forte, a eu raison des occupants, jusqu’à présent.

Le 19 septembre (voir la video) la marche des Indignés se dirigeant vers Bruxelles, passait son troisième jour à Paris et empruntait le boulevard Saint-Germain, quand vers 21 heures sont arrivés plusieurs fourgons de police nationale. Sans aucun avertissement préalable et sans subir de provocation de la part des Indignés, les CRS ont gazé avec des lacrymogènes les marcheurs qui évoluaient sur le trottoir. Les CRS se sont pris à plusieurs, boulevard Saint-Germain ou à Bastille (voir la video), deux jours plus tôt, pour « décoller » avec violence physiquement les jeunes assis.

Trois raisons supplémentaires sont évoquées par les analystes des media français

Le chômage des jeunes Français à « seulement » 23 %, contre 45 % en Espagne, expliquerait la mollesse de la mobilisation. Cependant le Bureau international du travail (BIT) dénonce le niveau du chômage mondial, le plus haut niveau jamais atteint, dépassant fin 2010 la barre des 200 millions de sans emploi. « Nous estimons que pour les deux prochaines années les besoins en emplois de l’économie mondiale s’élèvent à 80 millions (…) pour ramener le taux d’emploi à ce qu’il était avant la crise, en 2007, » a déclaré lors d’une conférence de presse le directeur de l’Institut international d’études sociales (IIES) du BIT, Raymond Torres.

Tandis que l’indignation monte, le BIT donne des pistes pour créer dans les années qui viennent ces 80 millions d’emplois manquants, qui, toutes choses égales par ailleurs, ne devraient sinon pas voir le jour, mais déclencher une vraie instabilité sociale en Europe, Afrique du Nord et Amérique du Nord. Pour le BIT, les entreprises doivent simplement se remettre à investir, ce qu’elles ont oublié de faire depuis plus de trente ans, et mettre en place une « corrélation plus étroite entre salaires et productivité ».

Deuxième raison, la tradition plutôt révolutionnaire que révoltée de l’histoire française. Dans un monde globalisé, où les responsabilités politiques sont enchevêtrées entre les États, l’UE, l’OMC, le FMI, où une oligarchie mondiale bénéficie du creusement des inégalités, l’esprit révolutionnaire ne trouve pas de dictateur nommément désigné à renverser.

Enfin, et cela semble l’argument le plus solide, d’autant qu’il englobe celui des violences policières, il s’agit du rapport entre les Indignés et la politique, ou plutôt entre les politiques et le mouvement des Indignés.

Dans l’ensemble des pays, la démarche des Indignés se caractérise par un refus de la politique traditionnelle, par une gouvernance sans leaders, un appel à la démocratie directe, une démarche web2.0 pour les réseaux sociaux et associatifs et un mot d’ordre : méfiance vis-à-vis de l’ensemble de la classe politique et des partis en particulier. Les Indignés rejettent en bloc toute tentative d’instrumentalisation de leur mouvement.

Cependant, il n’est pas possible en France, à quelques mois de la présidentielle, de ne pas relier le mouvement des Indignés au contexte électoral. Cette échéance expliquerait en partie l’attentisme de la population. En effet, contrairement à l’Espagne, à la Grèce et aux Etats-Unis, le gouvernement en place en France n’est pas de gauche, il y a encore l’espoir du changement. Ou contrairement à la Grande-Bretagne, où les élections sont encore trop lointaines, et la gauche britannique encore trop décrédibilisée par les mensonges de la guerre en Irak.

Si les Indignés rejettent toute tentative de récupération politique, la réciproque n’est pas vraie. Les partis politiques sont fortement intéressés par le devenir du mouvement des Indignés. Lors de son université d’été, le candidat du Front de Gauche a appelé de ses voeux un grand mouvement d’Indignés en pleine campagne présidentielle. À leur corps défendant, ainsi, les Indignés, s’ils éclosent, serviront la cause de l’alternance politique en mai prochain. On imagine que du côté UMP, le voeu inverse est émis : que les Indignés n’apparaissent jamais. « Nous avons des ordres » ont répondu les CRS lors de la répression violente du 19 septembre.

Mais de l’aveu de plusieurs Indignés français, rien n’y fera contre leur revendication. Même pas la fracture qui existe au sein de la jeunesse elle-même, entre la jeunesse de banlieue et la jeunesse du centre ville. En miroir de la fracture de 2005 quand les banlieues se sont enflammées, sans soulever le reste de la jeunesse, restée étrangère à la rage de Clichy-sous-Bois, aujourd’hui, c’est la jeunesse de banlieue qui reste spectatrice des Indignés… mais plus pour longtemps ?

La semaine d’après le sitting « Occupy La Défense », le 11 novembre, il y a de nouveau un mouvement mondial qui s’appelle « 11+11+11 Occupy the World ». Le mouvement en France ne sera peut-être pas précurseur, mais un vent se lève partout dans le monde qui finira par germer en France.



1 Commentaire

  1. Comments  Marc Dornier   |  Mardi 20 décembre 2011 à 16 h 30 min

    Sauf qu’au RU, les électeurs ont voté pour l’austérité et savaient qui les attendaient. Il y a aussi l’Italie, avec un gouvernement de droite qui a connu les plus fortes manifestations. L’opposition à une gauche réaliste est plus que simpliste.

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