Jeudi 21 octobre 2021

L’effet boeuf

Thibaut Danancher est journaliste au Point. Il vient de co-écrire, avec le boucher Yves-Marie Le Bourdonnec, « L’effet boeuf » aux éditions Michel Lafon. Un brûlot contre le système actuel de production de la viande, dont la lecture peut conduire directement au végétarisme…

Ecologie Démocrate (ED): Comment vous est venue l’idée d’écrire ce livre ?

Thibaut Danancher (TD): Yves-Marie le Bourdonnec est un boucher qui a décidé de casser le système déraisonnable de production de la viande que nous vivons aujourd’hui. Il faut savoir que ce système est monopolistique: deux groupes (Bigard-Socopa-Charal et la SVA Jean Rozé) se partagent le gros du gâteau, et fournissent intégralement la plupart les bouchers, qui ont une large responsabilité: ils prennent ce qu’on leur donne, par facilité, sans savoir d’où vient la viande ! un bon test pour évaluer votre boucher: demandez-lui s’il connaît bien son éleveur…

E.D: Cette viande fournie par ces deux groupes est-elle donc si mauvaise ?

On a une véritable désinformation: la viande devrait être tendre et gouteuse, on devrait se servir de ses dents ! au lieu de cela, elle est grasse et molle. On utilise d’une part les races à lait, qui vont sur la marché de la viande lorsque plus une goutte de lait ne peut en être tirée, et qui sont donc un sous-produit du lait, et d’autre part les races à viande, qui servent à produire des veaux mâles exportées au Maghreb, parce que les paysans touchent des subventions ! En France, seulement 5% des vaches sont des bœufs; on ne mange donc pas des côtes de bœuf, mais des côtes de vache…
Si l’on ajoute à cela que les carcasses sont rentabilisées jusqu’à la corde, et que les soi-disant labels « rouge » ou « bleu-blanc-rouge » ne sont pas un gage de qualité, on commence à se rendre compte de l’ampleur des dégâts.

E.D: Les conditions d’élevage intenses sont-elles donc indignes ?

L’élevage de cochons en Bretagne, par exemple, est affreux. On parle de 14 millions de cochons. Ils sont élevés en batterie industrielle, et la manière dont ont les nourrit et dont on s’occupe d’eux est inhumaine. Sans parler du lisier produit et de ses conséquences sur l’algue verte…

E.D. Quel est donc pour vous l’impact écologique de ces méthodes de production ?

En France les vaches sont nourries en moyenne à 40% avec de l’herbe et à 60% avec des céréales. L’herbe diminue le rejet de CO2, tandis que les céréales entraînent un coût de pollution énorme et un impact déplorable sur l’environnement. A titre d’exemple, pour fabriquer un rôti de bœuf d’1kg, le prix écologique est de 15000 litres d’eau sur  246m2, et le coût carbone est équivalent à un trajet Paris-Versailles !
La viande (selon la FAO) est responsable pour 20% des émissions de gaz à effet de serre.
Le cas des Etats-Unis est encore plus saisissant: les vaches sont élevées sur des « Feed lots »  qui vont de 10 000 à 100 000
bêtes; arrivées avec 200kg de carcasse, elles repartent avec 650kg de carcasse en 180 jours. On leur fait manger des aliments hyper énergétiques – soja,tourteaux, mais, betterave- et on leur met un implant hormonal derrière l’oreille. C’est monstrueux. Il faut savoir que le bœuf hormoné est autorisé depuis début mars par l’Europe.
Le cas du Brésil est aussi symptomatique: On y pratique l’élevage du zébu, animal maigre de 300kg, dont la viande est très mauvaise. 200 millions de zébus sont ainsi nourris de manière intensive par des céréales. Il devrait y avoir 800 millions de zébus en 2018, grâce à des prairies génétiquement modifiées. Avec cet élevage intensif, on détruit 1 hectare d’Amazonie toutes les 18 secondes. Entre 1990 et 2010, 20% de l’Amazonie ont ainsi été détruits. En France, le zébu est interdit, sauf sous forme congelée. De grandes chaînes de restaurant vendent ainsi du zébu au consommateur; mais sans le lui dire…

E.D: Quelle serait la solution selon vous ? Y a-t-il convergence entre santé publique et écologie?

TD: Oui, il y a absolument convergence entre santé publique et écologie. La solution à tout cela ? J’en vois deux. Tout d’abord, il faut que les bouchers aient le courage d’aller acheter directement chez l’éleveur. Aujourd’hui, l’éleveur touche 3,20€ du kilo, que la viande soit bonne ou pas. Pourquoi ne pas aller directement acheter à la viande à l’éleveur, à 6€ du kg, mais à condition qu’elle soit bonne et nourrie à l’herbe ? Il faut un juste cahier des charges pour l’élevage. De plus en plus de bouchers « traditionnels »voient le jour aux Etats-Unis, il y a des « Neo Butchers » qui produisent de la viande extraordinaire à deux heures de New York; pourquoi pas en France ?
Ensuite, il faut changer la nourriture animale. Le tourteau de lin pourrait être une réponse. Un étude expérimentale de l’INRA montre que l’impact sur le CO2 pourrait ainsi diminuer de 30%. Et si les bêtes mangent de l’herbe, il n’y a pas d’impact écologique, c’est assez parfait pour l’environnement…

E.D: Ce constat transcende-t-il le clivage gauche-droite ?

T.D.:Absolument. La santé publique et l’environnement ne sont pas ni de gauche ni de droite. Nous sommes tous concernés dans nos familles, quelles que soient par ailleurs nos opinions politiques.

E.D: Faut-il aller vers une société moins productiviste ?

T.D: Nous sommes aujourd’hui 7 milliards d’individus sur Terre. D’ici à 2050 nous serons plus de 10 milliards. Les besoins en nourriture vont donc augmenter. Le problème sera la différence toujours plus grande entre les plus pauvres et plus riches, si l’on continue comme cela. Je ne crois pas qu’il faille produire moins; par contre je pense que l’on peut produire beaucoup mieux, en améliorant à la fois la santé publique, l’impact écologique, la situation économique des éleveurs et les conditions de traitement des animaux.

E.D: Faut-il limiter notre consommation de viande, même  bien produite ?

Il est établi qu’il n’est pas bon de manger trop de viande rouge. Tout comme on nous recommande de manger cinq fruits et légumes par jour, les nutritionnistes nous disent de ne pas manger de la viande rouge plus de deux fois par semaine.

E.D: Que pensez-vous de la polémique sur la viande Hallal soulevée par Marine le Pen, juste au moment ou vous sortiez votre livre ?

T.D.: Je ne suis pas un spécialiste de la question, mais d’après ce que me dit Yves-Marie le Bourdonnec, cette polémique est sans fondement. En Israël, où se trouve le plus grand centre abattage du monde, les viandes sont en même temps certifiés Hallal  et Cachère par un Imam  et un Rabbin !


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