Mercredi 12 mai 2021

Le peuple Egyptien vainqueur ?

A l’heure où Moubarak a quitté le pouvoir, à l’heure où le gouvernement est entre les mains des militaires lesquels annoncent qu’ils vont respecter la volonté du peuple, en réformant la constitution et en préparant les élections présidentielles à venir…tout en sous contrôle . En poussant cette logique plus loin, on nous a expliqué dans le plus grand calme et avec la plus grande sérénité que les Etats-Unis contrôlent tout, maîtrisent tout, prévoient tout, que le pouvoir remis entre les mains de l’armée est un gage de stabilité et aucunement l’expression de la continuité de la junte militaire au pouvoir …mais alors, pourquoi le peuple se bât-il, n’est-il pas en train de se faire voler son avenir

Un soulèvement parfaitement maîtrisé

Un tiers de la population égyptienne vit sous le seuil de pauvreté, cinquante pour cent de ce tiers vit avec moins de trois euros par jours. A plus d’un titre le soulèvement du peuple égyptien en plus d’exprimer un ras-le-bol du régime est une révolte de la faim. Les égyptiens souhaitent simplement vivre décemment et il s’avère qu’en l’état cette revendication est politique…Immédiatement après, on nous explique qu’il faut faire attention, que la violence ne s’installe pas, pour ne pas déstabiliser le pays et la circulation du Canal de Suez, comme si une révolte se déroulait forcément dans un cadre aseptisé…Il ne faudrait pas non plus que l’armée soit mise hors du jeu, elle verrouille une large part de l’économie, elle est soutenue par les Etats-Unis dont les intérêts sont proéminents dans la région, d’ailleurs ses membres les plus influents sont déjà en place pour assurer la transition. A ce titre, il ne semble pas complètement inutile de rappeler que Moubarak est issu de cette armée et qu’en fait un peu comme le FLN Algérien, on est simplement en train de changer le casting mais le scenario d’ensemble demeure, d’ailleurs encore une fois des analystes bien intentionnés nous rappellent que la transition va durer de nombreuses années avant que les Egyptiens ne soient prêts à une réelle élection démocratique : l’opposition n’existe pas, il faut la former avant. En fait les Frères musulmans sont là, ils sont prêts eux, mais ils sont islamistes, c’est pourquoi on favorise l’émergence d’une personnalité fantoche, Mohammed El Baradai que personne ne veut en Egypte puisque personne ne le connait, mais il est suffisant pour faire de la figuration, pour qu’en arrière plan l’armée aie les coudées franches, et surtout que les Frères Musulmans ne puissent advenir. L’avenir doit être démocratique mais point trop n’en faut…Le monde est tellement frileux du moindre changement que tous sont sur les dents…Le brut de pétrole a grimpé à cents dollars le baril, Israel ne cesse de répéter qu’il soutient un dictateur quel qu’il soit pratiquement pour des raisons de stabilité et de connivence et si Moubarak a tenu autant après le soulèvement c’était probablement par le souhait des Etats-Unis, de manière à maîtriser le processus, pour qu’il n’y ait pas un flot démocratique populaire non maîtrisable qui s’installe…Tout peut changer à condition que rien ne change.

La crispation du monde Occidental

Ainsi, les acteurs de cette révolution, quand on les interroge, sont optimistes. Qu’ils soient des intellectuels, des étudiants, des femmes militantes féministes, tous ont foi en l’avenir, rejettent dans un mouvement nos peurs de l’islamisme. La peur n’est plus du côté des peuples arabes lesquels ont décidé cette fois-ci de laisser de côté leur fatalisme pour changer leur destin, mais du côté des Occidentaux. Tous les analystes, les responsables politiques, à peine ont-ils admit du bout des lèvres que ce qui est arrivé au peuple égyptien est formidable qu’ils rappellent le sujet des islamistes comme étant central, corrélé à l’émergence de la démocratie…Les Occidentaux sont incorrigibles, Moubarak est à peine parti qu’ils reprennent déjà les raisonnements qui l’ont conduit et consolidé au pouvoir. Le danger du terrorisme issu de l’islamisme politique militant est un fait, mais rien n’empêche les terroristes d’agir et surtout pas le fait que d’éventuels représentants politiques de leur action soient aux responsabilités. D’autre part, même si le modèle laic français sert souvent de référence pour rejeter toute forme d’islamisme politique, il ne faudrait pas perdre de vue que la plupart des états du Nord de l’Europe sont des monarchies, lesquelles pour être parlementaires, ne sont pas moins héréditaires, de droit divin, et qu’en Grande-Bretagne le Chef d’état est aussi à la première autorité de l’Eglise anglicane. En Grèce l’orthodoxie est une religion d’état, en Italie s’il s’agit bel et bien d’une république le catholicisme est tellement présent qu’il intervient parfois de manière ostensible dans les affaires de l’état.

L’Europe, a y regarder de près, n’a pas moins de contradictions que l’Egypte, et malgré tout elle sait évoluer avec ces contradictions. Là où elle raisonnait en terme de lutte armée contre l’islamisme politique, de dénonciation, qu’elle le veuille ou non, elle va devoir entrer dans le mode de l’interaction politique avec les islamismes politiques désormais institutionnalisés tel le Hezbollah, ou en passe de l’être tels peut-être les Frères Musulmans. Indépendamment de tout jugement de valeur que les européens peuvent avoir envers l’islamisme politique militant, dans la mesure où l’émergence de celui-ci se fera ou non indépendamment de la position des Occidentaux, dans la mesure même où il s’agirait de le combattre il ne faut pas le martyriser. Ce mouvement n’est jamais aussi fort que lorsqu’il est acculé, attaqué, poussé à la clandestinité, peut-être faut-il essayer autre chose, peut-être le soulèvement égyptien est-il le moment de cette transition.

Pour finir, le fait est qu’en Egypte le pouvoir autoritaire encore en place a prospéré et s’est maintenu sur la peur d’une éventuelle instabilité générée dans la région et ressentie par les Occidentaux et Israel, les Frères musulmans ont assis leur position et leur notoriété grâce au terrorisme d’état de Moubarak. La chute de Moubarak est censée apporter la démocratie et l’un de ses corolaires est l’expression libre de toutes les forces politiques. Vouloir empêcher, ou contrôler cette parole sous prétexte de sauver l’Egypte et l’Occident de l’Islamisme est une escroquerie à plus d’un titre. L’occident n’a pas besoin de çà. Il dispose largement de toutes les ressources nécessaires pour s’opposer à l’Islamisme politique s’il le souhaite, il n’a pas besoin de sacrifier le peuple égyptien sur cet autel. Reste à espérer qu’il ne le fera pas, qu’il respectera la soif de liberté et de justice qui s’exprime au Maroc, en Algérie, en Lybie, au Yemen, au Barhein.


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