Mercredi 12 mai 2021

La Tunisie en révolution naturelle

A plus d’un titre la révolution tunisienne est représentative de ce monde en devenir dans lequel nous vivons, et où tout semble possible, le pire, mais aussi, de manière inattendue, le meilleur.

La Démocratie est en train d’éclore, telle une fleur fragile sur un terreau particulièrement acide, menacée de toute part mais vivace et déterminée à survivre. En quelques semaines, l’histoire tunisienne a basculé. Le peuple tunisien réclame la démocratie. Il semble seul contre tous, tant la solidarité de fait entre gouvernements, en face de gouvernés révoltés, transcende les clivages culturels et politiques.

Il y a maintenant un mois, la flambée des prix des biens à la consommation a entraîné dans tout le Maghreb des manifestations parfois violentes. C’est le cas en Tunisie où des heurts ont eu lieu à Kasserine, à Sous, dans une moindre mesure àTunis. Les avocats tunisiens ont pris le relais de ces manifestations et à cette occasion ont transformé les revendications économiques populaires en revendications politiques, puis en demande de justice sociale. L’embrasement ensuite a été instantané. En moins d’une semaine les soulèvements s’intensifient dans les villes et même la très touristique Hammamet est atteinte. Devant l’intensité des soulèvements Ben Ali rend Facebook disponible à nouveau et consent à la libéralisation de la presse. Par la suite, devant le refus de l’armée de tirer sur le peuple et l’intensification du mouvement il quitte le pouvoir et prend la fuite le 14 janvier. L’ancien premier ministre le remplace, puis il laisse rapidement sa place au président du parlement, pressé en cela par le peuple. Le gouvernement voit ses ministres issus de l’opposition démissionner pour protester contre le fait que les ministères régaliens sont encore occupés par des anciens du gouvernement Ben Ali. Aujourd’hui le gouvernement essaie de préparer les élections présidentielles anticipées, prévues au plus tard dans soixante jours.

Les Tunisiens défient ainsi cette vérité reçue, mais qui ne se disait pas, qui voulait que les peuples du Maghreb n’étaient pas « prêts » pour la démocratie, qu’il leur fallait un régime autoritaire seul rempart soi-disant pour contenir des poussées islamistes éventuelles. A la plus grande surprise de l’ancienne puissance coloniale locale, à savoir la France, non seulement les Tunisiens se libèrent mais en plus selon un monde qui n’a rien à voir avec le fanatisme religieux. A ce sujet, l’attitude honteuse de Michèle Alliot-Marie reflète à elle toute seule celle de la France : support inconditionnel et tardif à Ben Ali, incompréhension devant les évènements, incapacité à se prononcer pour la liberté du peuple tunisien, incapacité à s’engager dans son sens, critique incessante de la violence des manifestants afin de les discréditer… Le peuple tunisien gêne le gouvernement français, mais il gêne également les gouvernements voisins. Les Algériens sont à deux doigts de se soulever pour des raisons relativement analogues à celles des Tunisiens, les Egyptiens sont exaspérés de l’injustice sociale dans laquelle ils évoluent alors que leur président s’étant fait élire à vie, ne fait rien pour changer la situation. Des soulèvements d’inspiration tunisienne ont lieu parmi les étudiants de Yemen, le royaume de Jordanie marche sur des œufs. Il se pourrait que la démocratie se répande dans les pays arabes comme une traînée de poudre ?

Des nuages pèsent sur cet espoir. A l’occasion du bouleversement tunisien, la France voit ses intérêts dans la région fondre au soleil, les islamistes perdent une occasion de s’exprimer, les dirigeants voisins tremblent pour leur avenir, les partisans de Ben Ali en place au sein de la police et des administrations voient leur position sociale remise en cause et leur liberté aussi. Le peuple tunisien dans sa marche vers la liberté se fait beaucoup d’ennemis, qui peuvent se liguer et se renforcer pour entraver son chemin. La France d’abord pourrait se voir mandater par l’ONU pour mener une « mission expéditionnaire » afin de préparer les élections ou de ramener l’ordre devant les déchaînements de violence. Les islamistes pourraient en profiter également. Les Tunisiens savent bien qu’ils doivent être vigilants. Leur volonté de coller au plus près de la constitution actuelle pour mener à bien cette transition est un signe de cette compréhension.

Des suspitions planent aussi sur le caractère purement spontané qui pourrait apparaître comme trop beau pour être vrai. La séquence des soulèvements est remarquable, leur synchronisation quasi chronométrée. Ben Ali prend les bonnes décisions au bon moment : autorisation de relancer Facebook deux jours avant sa chute, liberté de la presse accordée à la même date, comme si ses conseillers jouaient contre lui. Le peuple semble se soulever avec une grande fermeté de manière unitaire mais sans leader, sans meneur charismatique. Quelle révolution s’est faite sans leader ? Un évènement similaire était celui du soulèvement populaire roumain contre Caucescu, qui s’est avéré être dix ans après une vaste manipulation, même les charniers de Timisoara n’existaient pas… Pourquoi la Tunisie ne serait-elle pas un essai témoin, histoire de soupeser la robustesse des gouvernements voisins, de voir si une déstabilisation à grande échelle est possible, un coup d’essai ? Ou pourquoi pas un écran de fumée ? Le problème Ivoirien est toujours là, au Darfour une partition de la région est proposée au référendum et au Liban le Hezbollah a fait exploser le gouvernement en anticipant les conclusions de l’enquête sur l’assassinat de l’ancien présidant Hariri qui le mettent directement en cause. Une nouvelle guerre civile est en gestation au Liban.  Il semblerait bien que la folie de ce monde, et tous les intérêts géostratégiques contradictoires qui se choquent au quotidien sur notre planète, ont bien voulu se neutraliser  pour laisser une fenêtre d’action au peuple tunisien, à l’intérieur de laquelle celui-ci s’est engouffré.


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