Mercredi 12 mai 2021

Grandeur et décadence de la diplomatie française

L’émancipation des peuples tunisien, égyptien, bientôt libyen, celui des élites africaines par rapport à la France, sont des évènements historiques, la fin du monde tel qu’il a été défini après la Seconde Guerre Mondiale…

…et les super puissances de la guerre froide. Les sociétés occidentales tentent de faire face à ces changements comme elles peuvent, tant ils sont rapides. Ainsi en est- t’il de la diplomatie française. A ce sujet comme citoyens français et citoyens du monde, nous sommes en droit d’interroger son action, tant celle-ci semble à la fois inefficace, injuste, dépassée.

Une diplomatie déliquescente

Il s’agit de ne pas s’appesantir sur les bourdes de Michèle Alliot-Marie, son éviction.  Elle se proposait de soutenir la police de Ben Ali pou rétablir l’ordre  en Tunisie. A ce sujet il en va de la méconnaissance de la situation, de la bêtise, et finalement de l’incompétence d’un seul individu. Mais plus globalement les positions françaises en Afrique noire et sub-saharienne par exemple, sont pour le moins discutables.

La Côte d’Ivoire et le Gabon sont les deux Etats centraux dans le dispositif de la France-Afrique. Les chefs d’Etat de l’un et l’autre sont à la tête des organisations politiques fédérant les Etats d’Afrique Noire et c’est sur cette influence que la France s’appuie depuis les années cinquante pour assoir son autorité dans la région. Aujourd’hui cette autorité se fissure de toute part. Là où selon certains diplomates français, il suffisait de « lever son téléphone » pour obtenir un marché dans la foulée, aujourd’hui, les états africains font jouer la concurrence, et ce à juste titre, avec les Etats-Unis et la Chine, ces deux états voulant à la fois assurer leurs approvisionnements en énergie, et pour la Chine la possession de terres arables, nécessaires à l’alimentation de leur population. Ainsi trois quart des terres de Madagascar ont été rachetées par les Chinois. Malgré les pressions françaises Laurent Bagbo est toujours au pouvoir ; la dynastie Bongo joue son propre jeu, les incursions armées, sans gêne,  de la France au Niger, entretiennent la haine des populations locales à son égard, le mot n’est pas assez fort. Ainsi certains politiques locaux accusent la France de fomenter des conflits par procuration : les parties en présence croient se battre pour des raisons légitimes  alors qu’en fait elles sont instrumentalisées par des super puissances, dont les intérêts s’opposent, dans la région. En Tunisie, la diplomatie française n’a rien vue venir, essayant au contraire de se comporter de manière assez autoritaire, et finalement stupide et dépassée.

En fait, au-delà de l’action calamiteuse de notre président en la matière,  la diplomatie française est dépassée, et en plus d’être inefficace elle s’avère injuste. La France se comporte encore vis-à-vis de ses anciennes colonies comme si elle était une grande puissance alors qu’elle ne l’est plus, qu’elle n’en a plus les moyens. Elle n’arrive pas à négocier le tournant de la globalisation de ce siècle, elle reste braquée sur ses vieux schémas.

Une diplomatie patriarcale

Depuis les années cinquante, dans ses colonies, et ce que ce soit en Afrique ou en Asie, la France s’est appuyée sur les chefs de tribu, les chefs de clan, les leaders d’opinion locaux, pour favoriser leur montée au pouvoir et leur satisfaction personnelle à tout prix, y compris celui de la corruption, de l’injustice sociale, de l’injustice tout simplement, de la dictature. Il a toujours été jugé plus efficace, et plus économique de satisfaire l’ambition d’un seul, y compris sur le plan financier, plutôt que de favoriser, même à minima le développement d’une population. Les exemples des états d’Afrique Noire illustrent parfaitement ce propos, avec tous leurs chefs d’états charismatiques, installés pour plusieurs dizaines d’années, et tous plus autoritaires les uns que les autres. Pour les pays du Maghreb, même si la situation est plus complexe, elle se résume au final à cette centralisation de tous les pouvoirs dans un seul homme, sauf peut-être en Algérie, où là il s’agit plutôt d’une oligarchie des leaders du FLN.

Dans le cynisme le plus absolu, virant à la schizophrénie tant celui-ci est prononcé, la France refuse de voir depuis des années que les peuples africains sont à l’écoute des principes de démocratie qu’elle professe pour une part mais dont elle leurs refuse l’accès catégoriquement de l’autre, en soutenant les dictatures. Elle a refusé de voir que le développement de ces peuples, allait de pair avec leur capacité de mobilisation, de frustration également, et que bientôt il lui faudrait apprendre à compter avec eux. Aujourd’hui, malgré sa tradition révolutionnaire, malgré les lumières, malgré la longue histoire de sa démocratie, elle ne sait pas le faire, et s’englue dans ses contradictions scandaleuses. Là où la diplomatie américaine avec toute ses arrières pensées il est vrai, prend le contre-pieds de l’histoire en s’adressant directement au peuple Egyptien, la France en est encore à se poser des questions sur la montée de l’Islam politique en Afrique du Nord. Elle refuse de voir que cet Islam est une composante de ces sociétés, lesquelles n’ont pas forcément les mêmes fondamentaux laiques que la société française, et que par ailleurs s’il s’agit malgré tout de le combattre, ce n’est pas en faisant de ses membres des martyrs, qu’on y arrive. Par ailleurs, il ne faut pas perdre de vue non plus, que là où les dictatures locales refusent de traiter les problèmes de pauvreté de leur population, avec l’approbation de la France, les mouvements islamiques s’en sont chargé…On ne récolte que ce que l’on sème.

Pour finir, la diplomatie française moderne est née à l’époque des colonies et le monde qui l’a vu naître est en train de disparaître. Les pouvoirs politiques en Afrique sont en passe de se ré – équilibrer au profit des peuples, et ce même si ce mouvement est encore bien fragile. Il apparait clairement que la France n’a pas su s’adapter, et que l’aveu d’impuissance d’Alain Juppé à  propos de la Tunisie « nous n’avons pas vu venir », pour scandaleux qu’il soit, puisqu’il est mandaté pour voir venir, est au moins le mérite de la sincérité. Si la France souhaite garder ne certaine aura dans le monde, des assises de la diplomatie me semblent nécessaires. Mais au-delà, à l’époque de l’émergence des principes de développement durable, c’est toute notre vision du monde comme il va, qu’il faut revoir


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