Mercredi 12 mai 2021

Agriculteurs en maladie professionnelle

Une agriculture productiviste et intensive est dénoncée comme étant à l’origine de la mort de milliers de paysans depuis des décennies.

Il faut relever l’immense scandale sanitaire lié l’utilisation des pesticides produits par les grandes firmes chimiques et des multinationales de l’agro-alimentaire telles que Monsanto, BASF, Bayer. Et aujourd’hui, certains agriculteurs, regroupés en associations, luttent contre le poids de ces lobbies pour reconnaître leur maladie comme maladie professionnelle. Car travailler au grand air, quinze heures par jour, dans les champs, dans les vignes, tue. En cinquante ans, encouragés à produire toujours plus, les agriculteurs se sont enfermés dans un perfide piège chimique : ils ont fait confiance à des produits phyto-sanitaires qu’on disait sans danger et à force de semer des pesticides, ils ont fini par récolter des cancers (cancer de la vessie et de la prostate, lymphôme, maladie de Parkinson) et de graves troubles neurologiques. « Je me suis réveillé, j’étais paraplégique » déclare Paul François. Caroline Chenet, qui vient de perdre son mari, Yannick, atteint d’une leucémie, exprime sa colère en partant d’un même consat : « les agriculteurs sont en train de mourir, c’est une population en voie d’extinction ».

Pourtant, les producteurs de produits chimiques refusent de reconnaître leur responsabilité. Dans le monde agricole, celui des agriculteurs conventionnels, il s’agit encore d’un sujet tabou, que personne n’ose aborder publiquement. Dans toutes les régions de France, les agriculteurs victimes de pesticides souffrent et meurent en silence. Frédéric Ferrand, viticulteur, lutte contre le cancer de la vessie ; installé en Charentes, il cultive le raisin pour le cognac ; son médecin traitant a autopsié sa maladie : « le cancer des viticulteurs »; le docteur Onédé, qui suit Frédéric à l’hôpital de Poitiers, lance ces chiffres accablants : « 5 à 25% des cancers de la vessie dans le monde agricole sont liés à des produits toxiques ».  Le combat de ce viticulteur est de faire reconnaître son cancer comme maladie professionnelle auprès de la MSA (Mutuelle Sociale Agricole) ; mettre sa famille en sécurité financière est une chose indispensable mais la démarche de reconnaissance prend du temps. Face à l’investissement humain que représente le montage des dossiers, de nombreux médecins traitants n’hésitent pas à se désengager vis-à-vis de la MSA. Le système de reconnaissance est ainsi bloqué au début et il empêche de comptabiliser le nombre exact de victimes des pesticides.

Pour que l’agriculture change et que les agriculteurs cessent de mourir de cancers produits par les pesticides, il faut oser dénoncer ces dérives et s’attaquer à la puissance des firmes qui les fabriquent. Les agriculteurs ont été empoisonnés à petites doses pendant des décennies et tout cela a été caché par les écoles, les coopératives et les chambres d’agriculture, sous prétexte de produire plus. Ces pathologies contractées en milieu agricole sont pourtant grandissantes. Pour pouvoir être indemnisé et obtenir gain de cause, la MSA demande à Frédéric de prouver le lien entre la maladie et les pesticides, dont les fabricants jugent l’utilisation inoffensive pour l’homme. Pour justifier son argumentation, Frédéric cherche à s’appuyer sur le programme de recherches Agrican, financé par la MSA. La déception est grande : les agriculteurs sont globalement jugés avec une espérance de vie meilleure que les citadins. Cependant, Frédéric apprend qu’au travers d’une conférence de presse, le programme Agrican est en partie financé par l’UIPP, le syndicat qui réunit les producteurs de pesticides … L’industrie responsable s’immisce ainsi dans la recherche et elle jette un sérieux doute sur l’impartialité des résultats. Pour connaître la vérité offcielle sur les dangers des pesticides, il faudrait tenter déjà une analyse réalisée par les pouvoirs publics.

Finalement, l’agriculteur Paul François, en faisant de manière inédite jurisprudence dans son procès contre la firme de l’agro-alimentaire Monsanto, réussit à faire condamner ce géant industriel par la décision du tribunal de Lyon du 13 février 2012. Ce jugement est historique : l’herbicide est reconnu comme étant directement à l’origine de la maladie de Paul et c’est une grande première. Le pot de fer n’est pas toujours le plus fort… Pourtant, les avocats de Paul ont dû surmonter bien des arguties juridiques tenaces. Le procès a soulevé le problème du système des homologations produites auprès des autorités sanitaires, ce qui laisse transparaître la faiblesse des pouvoirs publics face au pouvoir des firmes, lorsque ce sont les fabricants qui financent eux-mêmes les études qui permettent à l’Etat d’homologuer un produit. Ce procès a soulevé toute une chaîne de responsabilités, et il est ainsi tentant pour la partie adverse d’alléguer que l’Etat s’est exonéré de sa responsabilité, qu’il n’a pas fait son travail, en accordant les autorisations de mise sur le marché.

Aujourd’hui, bien des agriculteurs songent à reconvertir une grande partie de leurs terres dans le bio grâce aux avantages de l’agriculture raisonnée. Il faut remettre en cause les pratiques qui, pendant cinquante ans, ont saccagé l’héritage de nos ancêtres transmis depuis des siècles. Aussi bien pour le producteur que pour le consommateur, le jugement de Caroline Chenet définit bien l’urgence sanitaire d’une mutation écologique de l’agriculture française : « nous devons arrêter d’empoisonner la terre que nous transmettrons à nos enfants ».

« La mort est dans le pré », reportage diffusé sur France 2 le 17 avril 2012, réalisé par Éric Guéret.


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