Mercredi 3 mars 2021

Woerthgate : les faits, rien que les faits

Au lendemain de l »interview » de César, que reste-il de l’affaire Bettencourt / Woerth / Sarkozy ? Rien, à en croire le chef de l’État. Eric Woerth a été blanchi par le rapport de l’IGF (Inspection Générale des Finances) dont Le Figaro a fait sa une, lundi.

Les accusations de Claire Thibout concernant un financement occulte de l’UMP ne sont pas prouvées, et ne sont donc que « calomnies ». Circulez, y’a rien à voir.

Partial ?
D’aucuns accusent l’IGF de partialité, de subordination au gouvernement. Ils sont injustes. L’IGF a répondu scrupuleusement à la question posée, et a parfaitement démontré la chose suivante : Eric Woerth, alors ministre du budget, n’a donné aucune instruction écrite à son administration concernant Liliane Bettencourt. Quel scoop ahurissant !
Il n’existe donc aucune lettre, sur papier en-tête du ministère des finances et signée de la main d’Eric Woerth, s’adressant à un directeur opérationnel du ministère, disant en substance: « M. le Directeur, je vous remercie de bien vouloir être gentil avec Madame Bettencourt. Bien à vous. Eric Woerth ».
Ce résultat édifiant valait bien qu’on l’on contrôle 6000 dossiers en 12 jours. On frémit d’ailleurs en pensant à l’armada de fonctionnaires nécessaires au bon déroulement de cette importante tâche patriotique. Peut-être les véritables économies à réaliser seraient-elles là ?
Bref, comme il est bien évident que, s’il y a eu instructions, celles-ci n’ont pu être qu’orales, et que leur destinataire éventuel n’aurait nul intérêt à s’en vanter, sous peine de connaître le sort de bouc émissaire d’une vulgaire Claire T., ce rapport ne démontre en rien l’innocence d’Eric Woerth ; mais comme il ne démontre pas non plus sa culpabilité, tout va bien, donc, et l’intéressé peut légitimement se sentir « soulagé ».

De manière similaire, il n’existe aucune preuve qu’Eric Woerth ou Nicolas Sarkozy aient été les destinataires des retraits d’argent liquide effectués sur le compte de Mme Bettencourt. Si de telles opérations ont eu lieu, leurs organisateurs ne sont tout de même pas assez bêtes pour en avoir laissé des traces écrites. C’est la parole du Chef de l’Etat contre celle d’une petite comptable revancharde. On devine par avance l’issue du combat.

Faites ce que je dis…

En tout état de cause, la présomption d’innocence, qui est l’un des piliers de la démocratie, doit s’appliquer de plein droit : jusqu’à preuve du contraire – preuve qui, selon toute probabilité, ne sera jamais obtenue, soit que l’innocence soit réelle, soit qu’aucune trace n’ait été laissée -, Eric Woerth doit donc être considéré comme innocent de tout « interventionnisme » et de tout financement occulte. On eut apprécié, pour la santé de notre démocratie, que cette même présomption d’innocence fût réclamée avec la même rigueur pour Yvan Colonna (présenté par le chef de l’Etat comme « l’assassin du préfet Erignac » avant son jugement) et pour Dominique de Villepin (qualifié, également par Nicolas Sarkozy, de « coupable » avant d’être innocenté par le tribunal et menacé indirectement d’être suspendu à un croc de boucher) ; qu’importe, Eric Woerth bénéfice de cette présomption d’innocence.

Que reste-il, donc, de l’Affaire ?
Rien, donc. Ou presque.

Il reste le conflit d’intérêt. Celui-là même que le Président a admis hier devant les Français, puisque qu’il « conseille » (qu’en termes galants ces choses-là sont dites !) à son ministre préféré de démissionner de son poste de trésorier de l’UMP.
Conflit d’intérêt que l’ensemble des ténors de la majorité s’évertuaient à nier encore la veille ou le matin même, en apparaissant dans 80 % des émissions politiques matinales.
Tiens, cela rappelle quelque chose. Il n’y avait aucun conflit d’intérêt à ce que l’épouse du ministre du budget travaille à placer les avoirs de la troisième fortune de France. Il n’y en avait même tellement pas, que cette épouse a déclaré avoir « sous-estimé l’importance » de ce rien, et en a démissionné. Et, pour examiner à l’avenir tous ces non-conflits, le Président propose maintenant la création d’une commission pluraliste. Passons. Si les mentalités évoluent, fusse sous la pression de la presse « fasciste », selon le sympathique qualificatif de grands démocrates comme Xavier Bertrand, Christian Estrosi ou Nadine Morano, on ne va tout de même pas faire la fine bouche.

Admis à contrecœur, mais balayé d’un revers de main présidentielle comme un vulgaire détail de l’Histoire, ce fameux conflit d’intérêt, pourquoi en faire tout un plat ? Après tout, en quoi est-ce si critique que les postes de trésorier du parti majoritaire et de ministre du budget soient occupés par des personnes physiques différentes ? Les mêmes tentations de confusion entre les intérêts publics et privés n’existeraient-elles pas avec deux personnes distinctes mais complices ? Ne pourrait-on pas, selon le mot superbe de Claude Guéant, croire en l’intégrité de la personne au point d’imaginer que « la possibilité d’un conflit d’intérêt ne peut pas lui effleurer l’esprit » ?

La réponse est non. Pour une raison très simple : en organisant « Le Premier Cercle » (le club des gros donateurs de l’UMP), on fait miroiter aux riches contributeurs qu’en donnant beaucoup, ‘ils vont avoir la chance de rencontrer personnellement Eric Woerth, trésorier du parti et qu’ils seront donc dans les petits papiers de… Woerth Eric, ministre du budget, en charge de la lutte contre l’évasion fiscale ; un véritable pousse-au-crime. C’est cette relation personnalisée, affective, inspirée des « charity dinners » à l’américaine, qui crée un climat malsain de confusion et de suspicion. Même s’il est possible qu’Eric Woerth n’ait jamais, dans les faits, fermé les yeux sur des activités de fraude, il est, a minima, coupable d’une chose : avoir entretenu savamment le doute pour gonfler les dons. Si ce n’est pas stricto sensu un trafic d’influence, cela y ressemble fortement. « Appelez mon cabinet, on verra ce qu’on peut faire », rapporte Marianne cette semaine, comme réponse aux angoisses plus ou moins exprimées des donateurs.

Et c’est insupportable.

La goutte d’eau…

Que les dirigeants de la majorité n’ait pas imaginé une seconde que leur système de défense (la négation des conflits d’intérêt et la bonne vieille théorie du complot de la presse et des opposants) puisse scandaliser les Français, en dit long sur le mépris qu’ils portent à leurs concitoyens. Tels les nobles dans la société d’Ancien Régime, ils sont totalement déconnectés de la réalité populaire. Il ne tient qu’au peuple (et à la presse) de leur rappeler chaque jour, malgré l’entrée dans la torpeur estivale, que les Français ne sont pas des veaux. Ou peut-être que si ?

Crédit photo : Pierrick Prigent – Virotutis

 



5 Commentaires

  1. Comments  Clara   |  Lundi 19 juillet 2010 à 15 h 23 min

    très bonne parodie
    http://www.slate.fr/story/24971/facebook-eric-woerth-bettencourt

  2. Comments  mab94   |  Samedi 24 juillet 2010 à 23 h 12 min

    Excellent!
    http://www.slate.fr/story/24971/facebook-eric-woerth-bettencourt

  3. Comments  Louise B.   |  Mercredi 4 août 2010 à 8 h 47 min

    Prémonitoire le jeu de mots sur « César »:

    http://www.lemonde.fr/politique/article/2010/08/04/eric-woerth-serait-intervenu-dans-la-succession-du-sculpteur-cesar_1395415_82344

    Bravo!

  4. Comments  Clara   |  Jeudi 5 août 2010 à 10 h 01 min

    Ils nient : il va falloir que la justice reprenne le dossier enfin. Mais y a-t-il une justice pour juger cette affaire ?
    http://www.liberation.fr/societe/0101650468-succession-cesar-woerth-secouru-par-le-ministere-du-travail-et-jack-lang

  5. Comments  Christelle   |  Dimanche 5 septembre 2010 à 13 h 35 min

    Un ouvrage de référence gratuit sur le système Woerth : l’étude exhaustive d’imhotep montre que si la gouvernement se passe de Woerth, le système autour de Sarkozy s’effondre.

    http://issuu.com/imhotepav/docs/woerth

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