Vendredi 18 août 2017

Une mer sans poisson

Ce n’est pas le scénario apocalyptique d’un film de science-fiction, mais les conséquences bien réelles des saccages d’une pêche industrielle mondialisée, prête à pourchasser jusqu’au dernier poisson par sonar, GPS et satellite… pourvu qu’il se vende un bon prix.

Les océans du globe n’abritraient plus que 10% du stock de grands poissons (thon, espadon, marlin,..) qui y nageait dans les années 1950, avant le tournant de la pêche industrielle, et le Programme des Nations Unies pour l’Environnement estimait dans un rapport paru en 2010 qu’au rythme actuel de surpêche, il pourrait bien ne plus y avoir de poisson à pêcher dans les océans en 2050. Et l’effondrement de l’activité commerciale de pêche pourrait même survenir dès 2035, selon le biologiste marin Boris Worm de l’université canadienne de Dalhousie.

La raréfaction voire la quasi disparition, dans des zones toujours plus grandes, de certaines espèces de poissons, pêchés en trop grande quantité, et déjà affaiblis par le réchauffement climatique ou la pollution, qui entraîneraient un effondrement de la pêche commerciale mondiale d’ici 20 à 30 ans, auraient d’abord de très lourds impacts sur des écosystèmes marins très complexes : prolifération d’algues, appauvrissement en oxygène des eaux et prolifération de méduses, disparition d’oiseaux marins qui permettent, en les transportant sur de très longue distance, à de petits organismes et mollusques, comme les moules, de coloniser de nouveaux milieux et d’éviter la consanguinité …

Le désastre qui en découlerait pour l’humainté est lui aussi terrifiant : près de 55 millions d’hommes dans le monde vivent de la pêche, à près de 90% artisanale, et 350 millions d’êtres humains dépendent directement de la pêche pour leur survie.

A l’heure où l’alimentation de 7 milliards -et bientôt 9 milliards – d’humains sur la planète amène à repenser en profondeur nos modèles agricoles, la pêche est une clé essentielle pour assurer la sécurité alimentaire des décennies charnières. Certes, l’aquaculture marine en plein développement, permet de nos jours de produire une vingtaine de million de tonnes et ainsi de compenser la stagnation du volume des pêches de capture en mer, face à une demande croissante en poisson. Pourrait-elle aller produire cinq fois plus d’ici vingt à trente ans, sans accélérer la disparition annoncée des poissons sauvages ?

L’expension de l’aquaculture marine est soumise à de telles contraintes environnementales, qu’il semble peu crédible que sa production quintuple en vingt ans. Elle nécessite en effet des emplacements déjà rares : une zone côtière aux eaux de bonne qualité, loin des courants marins. Elle reste aussi pour le moment fortement dépendante de la pêche de poissons sauvage, puisque l’on élève essentiellement des poissons carnivores, et se trouve à la fois nuisible pour l’environnement marin immédiat, qu’elle finit par dégrader et à la merci des conséquences des futures modifications de ce milieu (eutrophisation des eaux, prolifération d’algues, prolifération de méduses…)

De sorte que la fin de la pêche comerciale, que ne pourra vraissemblablement pas compenser l’élevage de poisson de mer, et risque ainsi d’amener des conflits armés entre États pour le poisson, et pour des dizaines de millions d’êtres humains, la famine, la malnutrition ou la misère.

Le désastre économique que représenterait la disparition à l’échelle mondiale du secteur de la pêche commerciale laisse sans voix : en 2000, le commerce mondial des produits de la mer représentait 55,2 milliards de dollard US, la pêche illicite rapporterait de son côté une dizaine de milliards de dollard, alors qu’en France, le secteur de la pêche génère plus d’un milliards de chiffre d’affaire et emploie plus de 300 000 personnes, bien plus que le secteur automobile, équipementiers compris !

La situation est telle que la commission européenne ne pouvait l’ignorer lors de l’élaboration de sa nouvelle politique commune de la pêche qui prendra effet en 2015. Alors que jusqu’à présent, celle-ci avait eu pour but essentiel l’augmentation des capacités de pêche de l’union, via la modernisation de la flotte et le développement de la flotte industrielle, lourdement subventionnée, la commissaire européenne à la pêche, Maria Damanaki admet publiquement les erreurs des précédentes politiques de la pêche : « Il faut réduire les capacités de pêche en Europe » disait-elle déjà au journaliste du Monde qui l’intervewait en 2011. La nouvelle politique commune de la pêche, présentée sous son impulsion intègre aussi l’urgence de juguler la surpêche et de réduire le volume des prises prises accessoires qui sont jusqu’à présent rejetées en mer et peuvent représenter suivant le type de pêche 10% à 90% des prises . Il s’agit d’un tournant dans la politique européenne de la pêche, et pourtant les moyens pour y parvenir sont décevants.

La nouvelle politique de la pêche imposera que les rejets en mer de prises accessoires baissent pour ne représenter à terme que 5% du volume de pêche. Mais pour y parvenir les bâteaux pourront les vendre à leur arrivée au port pour la fabrication de farines de poisson… Comment contrôler alors le volume de poisson rejeté mort ou vif en haute mer ? A supposer que les navires de pêche industrielle ne trichent pas, à l’abri des regards, les prises accessoires de poisson (espèces sans valeur marchande, juvénile, espèce protégée …) continueront de décimer la faune marine. On aurait pu attendre un système de réglementations progressive des outils de pêche autorisés par type de poisson ciblé avec pour objectif l’évolution de la flotte européenne de pêche vers des méthodes de pêche sélectives, qui existent et sont connues, ce qui ferait réellement fondre le volume des pêches accessoires. Le choix adopté de quotas individuels transférables pour les bâteaux de 12m et plus, pour limiter par espèce pêchée et par zone de pêche le volume pêché, est lui aussi encore très clairement en faveur des intérêts de la pêche industrielle.

Les effets pervers des quotas sont bien connus : pouvant être revendus, ils génèrent un marché spéculatif, ils font un barrage financier à l’indépendance des marins pêcheurs et risquent de conduire après revente en cascade au monopole des quotats de pêche dans quelques mains, des grosses pêcheries industrielles.

Il semble pourtant difficile de sortir de la crise de la surpêche, sans s’appuyer très fortement sur les pêcheurs qui pratiquent la petite pêche et la pêche artisanale et qui sont de fait les premiers à patir de la disparition des stocks dans leur zone de pêche, et sont les plus à même de réagir et modifier ensemble leurs pratiques pour protéger ces zones et reconstituer les stocks de poisson. Contrairement aux navires industriels bardés de sonars et GPS qui partent en campagne de pêche aux quatre coins du globe, pour pêcher tout ce qu’il y a prendre, rarement de manière sélective, la pêche artisanale n’a nulle part où aller les stocks sont épuisés.

Si sortir de la crise de la surpêche est tout à fait possible, cela demande des modifications assez simples des techniques de pêche utilisées et sans doute beaucoup de négociations et de dialogue entre les pêcheurs, sortir de l’impasse demande surtout d’aller à l’encontre de la logique économique libérale et d’intérêts financiers puissants.

Crédits photo : © IRD / P. FréonPêche industrielle au large du Pérou
A lire également :

http://www.alternatives-economiques.fr/resoudre-la-crise-de-la-peche-avec-_fr_art_633_56013.html

http://aquaculture-aquablog.blogspot.fr/2011/04/pcp-europe-peche-quit-quota.html

http://www.nature.com/nature/links/030515/030515-1.html (Rapid worldwide depletion of predatory fish communities, Nature, 2003, RANSOM A. MYERS & BORIS WORM)

http://www.rtflash.fr/stocks-grands-poissons-marins-auraient-baisse-90/article

http://fr.africatime.com/burundi/articles/senegal-colere-des-pecheurs-apres-la-signature-dun-accord-avec-lue

http://www.alternatives-economiques.fr/resoudre-la-crise-de-la-peche-avec-_fr_art_633_56013.html

http://www.fao.org/news/story/fr/item/176887/icode/


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