Samedi 20 avril 2019

UMP : Le fuyant, le mourant et le truand

Après un mois de guérilla, retour sur une faillite démocratique qui masque un vide idéologique.

« Il vous aura fallu trois révolutions et cinq républiques pour parvenir à une caricature de démocratie, et vous voudriez que j’y arrive du premier coup ?

Ainsi s’exprimait, face à Jean-Paul Belmondo, le président-dictateur à vie d’un pays africain imaginaire, dans le film « Le Professionnel », sous la plume acérée de Michel Audiard, en 1981.

Ainsi pourrait également s’exprimer, de nos jours, Jean-François Copé, président autoproclamé (mais pas à vie) d’une UMP pas encore tout à fait imaginaire, puisqu’il a – paraît-il – arrêté la langue de bois, tant l’apprentissage de la démocratie dans ce parti de tradition bonapartiste s’effectue dans la douleur.

Sans vouloir ici refaire le film (cent pages n’y suffiraient pas, et Luc Besson, qui a défini cette triste saga comme « la comédie de l’année« , fera certainement un bien meilleur travail) rappelons ici quelques évidences, car tous les ingrédients étaient réunis pour une chronique d’une catastrophe annoncée.

Tout d’abord, le processus de sélection des candidats n’a pas laissé leur place à d’autres personnalités que les duettistes Copé-Fillon; ainsi Nathalie Kosiusko-Morizet et Bruno Lemaire, pourtant anciens ministres, ont du jeter l’éponge. On s’est donc orienté vers un duel, et on sait combien les duels polarisent et radicalisent.

Ensuite, et contrairement à ce qui est affirmé une autre comédie bien connue, une élection fondée sur un malentendu, ça ne pouvait pas marcher. Les deux candidats, la main sur le coeur, nous ont affirmé l’un et l’autre qu’il ne fallait pas se tromper d’élection, qu’il s’agissait juste d’élire un chef de parti et non un candidat aux élections présidentielles de 2017; mais le bon peuple n’est pas si bête: à voir le duel à mort qui se poursuit, il comprend que la place doit être bonne, et qu’on ne se bat pas ainsi sans aucune limite, juste pour le poste ingrat de premier opposant de France. Il comprend que ces deux-là ont été frappés par cette maladie mentale qu’est la soif du pouvoir suprême, cette folie si française de se croire le sauveur de la France. Il n’est pas anodin que Jean-François Copé proclame a qui veut l’entendre que trône sur son bureau une figurine de Zorro. Les psychanalystes auraient sûrement beaucoup à dire sur le sujet.

Enfin, et surtout, la triche. Fillon, aveuglé par la perspective d’une victoire prétendue certaine, péchant à la fois par naïveté et par orgueil, n’a protesté que trop tard contre la position avantageuse de son rival, juge et partie en tant que candidat et secrétaire général du parti. Comment peut-on encore douter de cet adage vieux comme la politique, qui veut que celui qui contrôle le parti fixe le résultat des élections internes à sa guise ?

La triche commence avec le nerf de la guerre : on estime que 810 000 €, en termes de locaux privatisés, de personnels permanents du siège, et de moyens de communication, ont été détournés de l’UMP par le clan Copé au seul profit de de sa campagne ; elle se poursuit avec une organisation ubuesque dans les bureaux suspectés de fillonnisme, pour décourager les mauvais électeurs; elle atteint son apogée, non pas tant avec la triche à la petite semaine, celle qui consiste à bourrer les urnes, car ces misérables petites combines ont été commises dans les deux camps et finissent par s’annuler au bout du compte; mais bel et bien avec la truande massive, à grande échelle, la seule qui peut influer le scrutin de manière décisive, et qui s’effectue bien en amont de l’élection, par la manipulation de la composition des listes électorales et des procurations, « l’élément structurel de la triche en politique« , comme l’explique sans honte le socialiste Patrick Menucci (« L’express« , 8/12). Copé a reçu 30 000 procurations, dont le camp Fillon estime qu’une bonne moitié émane de donateurs UMP, adhérents sans le savoir, qui auraient ainsi voté à l’insu de leur plein gré.

Enfin, la triche atteint son point d’orgue avec le verrouillage de la commission des recours, la fameuse CONARE, qui officialisa la mascarade, puisque dirigée par un copéiste dévoué dont on a appris depuis qu’il est inéligible pour cause d’abus de faiblesse sur une vielle dame de 91 ans. Arrêtons-là le massacre au moment ou la tragédie tourne à la comédie, pour retrouver, dans tout ce cynisme, un petit peu d’humanité et de courage intellectuel, en la personne pour le moins inattendue du sénateur Patrice Gélard, le président de la tristement célèbre COCOE. Ce professeur de droit, spécialiste des institutions politiques de l’URSS, après avoir déclaré sur BFTMV que les status de l’UMP étaient « totalement inadaptés à une compétition entre deux candidats  » a fait cette confession courageuse au Nouvel Observateur le 6 décembre: « Je m’en veux. Je m’en veux terriblement. J’aurais du vérifier le nombre de votants« . Au moins, le naufrage démocratique est-il acté clairement…

Pourtant, on aurait tort de croire que l’échec du processus démocratique soit la cause première de l’éclatement de l’UMP que nous sommes en train de vivre. François Fillon estime que son véritable score, s’il n’y avait pas eu triche, aurait du être de 55%. Peut-être. Mais, quoi qu’il en soit, force est de constater que le score est beaucoup plus serré que ne l’estimaient les commentateurs. Et ne nous y trompons pas: lorsque l’on tend vers le 50-50, statistiquement, c’est très souvent le signe d’une interchangeabilité des candidats due à leur absence de différentiation sur le fond, voire à leur médiocrité idéologique. Il est un peu trop simple de faire de Jean-François Copé le réceptacle des voix de la droite dure, et de François Fillon celui de la droite humaniste et modérée. Après tout, Eric Ciotti, membre de la Droite Populaire, soutient François Fillon, tandis que Jean-Pierre Raffarin, centriste se revendiquant « humaniste », soutient Jean-François Copé !

Le véritable baromètre du poids des sensibilités à l’UMP est le résultats de six motions, qui est plus riche d’enseignements que le vote des deux candidats. L’analyse montre (voir l’article du Monde) tout d’abord que les deux candidats ont recruté des soutiens dans toutes les familles de l’UMP ; elle montre ensuite que, même si les courants traditionnels gaullistes reculent et que les courants de droite dite « décomplexée » progressent, les premiers sont encore très largement majoritaires: ainsi, La Droite Forte et La Droite populaire ont totalisé respectivement 27,77% et 10,87% des suffrages, soit moins de 39% des voix à eux deux. Les autres sensibilités, qu’elles soient sociale (La Droite Sociale, 21,6%, fillonniste), gaulliste (Le Gaullisme, 12,31%,soutenue par Michèle Alliot-Marie ), libérale (La France Moderne et Humaniste, 18,17%, soutenue par Jean-Pierre Raffarin ) ou refondatrices (La boîte à idées, 10,87%, soutenues par les non-alignés Bruno Lemaire et Nathalie Kosiusko-Morizet ) représentent plus de 61% des voix, mais n’ont pas été totalement captées par François Fillon.

Car, pour fédérer ces sensibilités diverses mais qui se retrouvent dans le gaullisme social et dans le rejet des outrances de la droite dite décomplexée, encore eut-il fallu en avouer clairement la volonté. Les militants UMP sont des français comme les autres, et la France se donne à qui la désire. Or, François Fillon n’a pas osé le droit d’inventaire du sarkozysme, il n’a pas voulu prendre sur lui de redresser le flambeau du gaullisme abaissé. Dès le début de sa campagne, il affirmait que « personne ne réussirait à enfoncer un coin entre Nicolas Sarkozy et [ui]« . Tandis que Jean-François Copé reprenait à son compte toute la stratégie droitière échafaudée par le célèbre Patrick Buisson et revitalisées par les jeunes loups Guillaume Peletier et Geoffroy Didier,  il n’a pas saisi l’occasion qui s’offrait à lui de marquer sa différence; il n’a pas essayé de créer cet élan, ce rappel aux valeurs traditionnelles de la droite républicaine, qui aurait probablement entraîné le ralliement d’Alain Juppé, fondateur historique de l’UMP, et des non-alignés hostiles aux idées buissonnières que sont Nathalie Kosiusko-Morizet et Bruno Lemaire. Lui qui pourtant déclarait, en pleine campagne présidentielle, qu’à force de faire la « course à l’échalote avec Front National » on le légitimait, on donnait aux gens « un passeport pour voter FN« , n’a pas appliqué cette lucidité à sa propre campagne. A l’image du fade et faussement amical débat télévisé de la campagne, dans lequel il s’est montré plus soucieux de ne pas se laisser doubler sur sa droite que d’affirmer ses valeurs, il a laissé Jean-François Copé, qui a pourtant choisi pour porte-flingue la fille d’un dirigeant de l’OAS, usurper une partie du gaullisme.  L’équipe Fillon, et notamment François Baroin, ne n’est réveillée qu’après l’histoire du pain au chocolat. Il était déjà bien tard. Le plus ironique est que François Fillon, tout comme Jean-François Copé, a fini par s’affranchir de la tutelle de Nicolas Sarkozy, en refusant de se piler à son ultimatum; quitte à s’affranchir du père, pourquoi ne pas l’avoir fait plus tôt ? sans doute qu’il n’est pas facile de mettre en avant les réserves que l’on a eu mais que l’on a pas su faire valoir en étant le Premier Ministre de Sarkozy pendant cinq ans…

Malgré cette apparente belle unité idéologique qu’on appelle le sarkozysme, plus que jamais, donc, la fracture de la droite est béante. Nicolas Sarkozy, en qui d’aucuns voyaient un sauveur, est politiquement mourant. Il a montré par sa tentative ratée de médiation et son ultimatum peu réfléchi, qui n’avait plus d’autorité sur les siens. François Fillon, le fuyant, a finalement montré qu’il avait plus de détermination qu’on le lui prêtait, mais sur le tard ; la pression constante qu’il a maintenu sur son rival pour l’obliger au compromis a payé, même si Copé restera Président de l’UMP, et donc occupera le terrain, pendant 9 mois. Cette guérilla aura au moins eu le mérite de faire éclater au grand jour des pratiques de triche d’un autre âge et de contribuer à leur disparition, mais cela a aussi contribué à faire apparaître Fillon comme un diviseur. Cela laissera des traces.

Quant à Jean-François Copé -le truand- a-t-il seulement conscience que les idées dont il s’est fait le héraut, celles de la droite décomplexée, ne recueilleront jamais la majorité en France ? Ces idées peinent à atteindre la majorité au sein de la frange la plus motivée des adhérents UMP, alors, que dire de l’ensemble du corps électoral ? Ceux qui adhérent à ces idées en trouveront un bien meilleur représentant auprès de Marine le Pen; d’une part, parce que selon le mot fameux de son père, les Français préféreront toujours l’original à la copie; et ensuite et surtout, parce qu’il est incohérent de tenir à fois des discours identitaires et des discours pro-européens, comme le fait Copé. Le discours identitaire est beaucoup plus cohérent au Front National, où il est complété par un rejet de l’Europe et de l’euro, tandis que le discours de la droite gaulliste et social est plus compatible avec l’idéal européen. Bref, l’UMP de Jean-François Copé offre un boulevard à l’UDI de Jean-Louis Boorlo et au Front National de Marine le Pen. Voire au PS de François Hollande, qui ne peut que se réjouir de l’avoir comme adversaire et repoussoir.

Un récent sondage place Jean-François Copé tout en bas du palmarès des cotes des personnalités politiques, derrière Marine le Pen, à 73 % de mécontents. Il apparaît moins que jamais présidentiable, malgré les difficultés de François Hollande. L’appareil de l’UMP est tout ce qui lui reste. On comprend mieux pourquoi il s’y est accroché comme un forcené.

Crédit Photo : Reuters

 


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