Dimanche 21 juillet 2019

Qui est responsable de la défaite de Sarkozy ?

En ces temps de crise, de doute et de troubles, une image a pu, le temps d’une journée, réchauffer le cœur de tous les Français: celle de l’ancien Président aux côtés du nouveau, devant la flamme ranimée du soldat inconnu.

Tous les commentateurs ont salué l’élégance du premier dans la défaite, et la dignité du second dans la victoire. Cette scène apaisante, ce rituel républicain, ont quelque chose de magique, qui permet au génie Français de se reconstruire dans l’unité autour de cette France éternelle qui dépasse toutes les querelles, et de panser ses plaies après d’âpres divisions. Car âpre, le combat électoral le fut. Les invectives, dans les deux camps, atteignirent des niveaux inconnus jusqu’alors; entre amis et collègues, on se déchira; sur les réseaux sociaux, on s’insulta au-delà du raisonnable; on s’envoya Pétain et Staline à la figure, on se promit mutuellement pour la France le destin de la Grèce de Papamdréou ou du Chili de Pinochet; jusqu’au sein des foyers, dans les familles, on traita son frère de « traître », son père de « fasciste », son cousin de « fossoyeur de la France ». Mais puisque la Terre ne s’est pas arrêté de tourner le 7 mai, il faut maintenant bien réapprendre à pardonner, à vivre ensemble, à aimer, et à tourner la page…

Avant cela, cependant, il est permis de jeter un ultime regard dans le rétroviseur, une fois le bruit et la fureur quelque peu retombés, sur les causes de l’événement historique qui s’est produit. Pourquoi Nicolas Sarkozy a-t-il perdu cette élection, sans pour autant être laminé ? La question mérite d’être posée, car, dans un pays structurellement majoritairement à droite, il faut des circonstances exceptionnelles pour que le candidat de gauche soit élu. François Mitterrand disait qu’en France, la gauche, c’est 47%, et que le reste, c’est le talent; François Hollande a certes fait preuve de beaucoup de talent dans cette campagne, dévoilant à tous ceux qui ont eu le grand tort de le sous-estimer, à commencer par ses propres amis, ses capacités d’offensive comme de rassemblement. Mais ce talent peut-il à lui seul expliquer que tant d’électeurs de droite aient voté pour lui ? Car il n’y a pas à sortir de là: on peut tourner et retourner les chiffres dans tous les sens, construire des matrices, tenir des discours savants sur les reports de voix et la sociologie des électeurs du Front National; le fait est que la victoire de François Hollande est essentiellement due au fait que des électeurs de droite s’y sont mis; une minorité silencieuse, en quelque sorte…
Faut-il pour autant en conclure que Nicolas Sarkozy a, lui, manqué de talent ? certainement pas. Son charisme, son énergie, sa tenacité, et même sa stature présidentielle, qui s’est fortement améliorée sur la fin du quinquennat, sont reconnus par tous, même par ses détracteurs les plus acharnés. La ferveur dans les rassemblements de « La France forte » était réelle; les larmes au soir du 6 mai n’étaient pas feintes, les « merci Nicolas ! » étaient remplis d’émotion…

Alors pourquoi ? Ces électeurs de droite « félons » comme certains esprits amers les ont appelés, se sont-ils laissé abusés par des médias trop complaisants avec la gauche, et qui auraient relayés pendant cinq ans des torrents d’insultes, d’outrances et de propos diffamatoires confinant à l’antisarkosyme primaire et névrotique, comme cela a été dit ? il est permis d’en douter. Les médias, à quelques exceptions notables près, n’ont pas de conscience politique; ils ne sont attirés que par la perspective du scoop, fusse au prix du sang. Sarkozy n’a compris que trop tard que les médias n’étaient pas son jouet, et que mettre en scène sa vie privée dans les feuilles des journaux peut revenir en boomerang lorsque la roue tourne. Quoiqu’il en soit, la campagne de Nicolas Sarkozy a bénéficié d’une couverture médiatique très forte. Il a eu tout le loisir d’expliquer, de justifier, d’attaquer, de convaincre…

Alors ? la faute à Marine le Pen, qui a renvoyé dos à dos les deux finalistes, comme l’a doctement expliqué Nathalie Kosciusko-Morizet ? Sans doute pas; il est bien connu que les électeurs, qui ne sont pas si bêtes, n’en font qu’à leur tête, et qu’ils se fichent pas mal des consignes de votes, implicites ou explicites. Tout ce que l’on peut déduire des mauvais reports des voix du Front National sur Nicolas Sarkozy, c’est que les électeurs frontistes ont été indifférents à la « drague lourde » dont ils ont fait l’objet après comme avant le premier tour…

Ou est-ce plutôt la faute à François Bayrou, qui a choisi à titre personnel de voter pour Hollande, et qui aurait entraîné les « humanistes » dans son sillage ? Pour que cela ait été le cas, il aurait fallu constater une progression massive des intentions de vote des électeurs de Bayrou pour Hollande après l’annonce de ce choix; or, c’est tout le contraire qui s’est produit: une poussée des votes en faveur de Nicolas Sarkozy; plus de 40% des électeurs de François Bayrou ont été plus sensibles à la réduction des déficits qu’à la défense des valeurs humanistes et gaullistes, ce qui démontre seulement que le Président du Modem n’a pas été entendu par son électorat… Ajoutons que quelques électeurs de Jean-Luc Mélenchon ont dû s’effrayer de la perspective, même vague, d’un rapprochement Bayrou-Hollande et ont pu préférer la balade dominicale au bureau de vote.

Alors, cela doit être de la faute des « tièdes » de l’UMP, ceux qui ont été effrayés par l’école buissonnière, ces humanistes courageux mais pas téméraires, qui ont émis des réserves sans les assumer: les Juppé, les Raffarin, les Pécresse, et jusqu’au premier ministre François Fillon lui-même, qui auraient refroidi les électeurs de la droite républicaine par leurs états d’âme de pucelles effarouchées, qui auraient fait la fine bouche alors que le sort de la France était en jeu et que le Président, lui, aurait eu le courage de parler aux électeurs du Front « sans se boucher le nez ». Le débat pour savoir si la stratégie de Patrick Buisson était la bonne pour l’UMP, si elle a permis de limiter la poussée du Front National ou si au contraire elle l’a favorisée, va certainement faire couler beaucoup d’encre et de salive dans les semaines à venir. Sans vouloir le trancher ici, reconnaissons deux choses: premièrement, que l’UMP ne pourra pas longtemps rester dans l’ambiguïté qui consiste à se servir dans le programme du Front National tout en refusant toute alliance avec lui; et deuxièmement, que les attaques de Nicolas Sarkozy sur les corps intermédiaires et les syndicats, qui ont beaucoup indisposé Fillon, n’ont pu avoir qu’un seul effet sur l’électorat: jeter dans les bras de François Hollande la (petite) portion des électeurs de Jean-Luc Mélenchon qui venait de la droite et qui souhaitait exprimer un vote protestataire républicain, à l’instar du vote Chevènement en 2002…Impact limité, sans doute.

Que reste-il ? la faute à la crise… La crise, au dire de certains, expliquerait tout, la hausse du chômage, de la dette et de l’insécurité, le ressentiment contre les dirigeants en place, quelles que soient leurs qualités intrinsèques. Il y a pourtant une chose que la crise ne parvient pas à expliquer: pourquoi des électeurs de droite, convaincus que la crise ne peut que s’aggraver avec des solutions de gauche, votent pour le candidat socialiste…

Une fois que l’on a éliminé tous les boucs émissaires possibles, force est de constater qu’il ne reste qu’un responsable possible: Nicolas Sarkozy lui-même. Il a d’ailleurs reconnu, non sans un certain panache, et au nom de la valeur de responsabilité qu’il voulait défendre, être le seul coupable. Alors, en définitive, que lui a-t-on reproché ? les débordements de Patrick Buisson, qui ont conduit à ce qui a pu être interprété comme des liaisons dangereuses avec le Front National et effrayé des électeurs de la droite dite républicaine ? sans doute, mais pas seulement. Ni même essentiellement.

Lorsqu’on interroge les gens qui sont plutôt de sensibilité de droite mais qui ont voté Hollande, une chose revient constamment: le décalage entre les valeurs affichées du Sarkoysme et leur mise en pratique. Et l’on ne parle pas ici du bilan, dont les électeurs de droite estiment qu’il est bon compte-tenu des circonstances;  ni des revirements, comme sur le droit de vote des étrangers aux élections locales, que Sarkozy avait défendu en 2001, 2005 et 2008; après tout, seuls les imbéciles ne changent pas d’avis… ni de la nuit du Fouquet’s ou du yacht de Bolloré, symboles maladroits, mais qui auraient pu être pardonnés après que le Président ait fait amende honorable; on ne parle pas même des affaires Woerth-Béttancourt, Karachi ou Kadhafi, qui ne sont pas encore jugées et pour lesquelles la présomption d’innocence républicaine commande la plus grande prudence; on n’insiste pas non plus massivement sur le bouclier fiscal et les chèques de 600 millions d’euros faits aux contribuables les plus aisés, même si cela a choqué jusque dans les colonnes du Figaro; on ne mentionne pas le « casse-toi, pauv’con », évènement déplorable mais pour lequel on aurait pu faire taire ses sentiments personnels, si l’intérêt du pays était en jeu.

Et si la défaite de Sarkozy avait sa source dans une polémique que l’on croyait oubliée ? Les électeurs déçus mentionnent très souvent un fait tangible, vérifiable, incontestable, qu’aucune crise ni aucune circonstance n’explique ni n’excuse, et qui a profondément choqué à droite comme à gauche: Nicolas Sarkozy, qui s’est arrogé sans complexe le monopole des valeurs de la méritocratie et du travail, a voulu, comme si c’était la chose la plus naturelle au monde, installer son fils, jeune homme certes talentueux mais totalement inexpérimenté et pas même diplômé, à un poste taillé pour une personne de grande expérience et de sagesse: la présidence de l’EPAD; et cela, lorsque l’on prétend donner des leçons de morale sur le « vrai travail », et que l’on ironise sur le manque d’expérience de son adversaire, cela ressemble peut-être à un détail de l’Histoire, mais pourtant, cela ne pardonne pas, et cela a beau être vieux de trois ans, cela n’a pas été oublié. S’il serait absurde de faire de l’affaire de l’EPAD la seule cause de la défaite, elle en est cependant le symbole, le péché originel, la transgression de trop, celle que les gens ont retenu. Il n’y a qu’à relire le courrier des lecteurs du Figaro, journal pourtant peu suspect d’antisarkozysme primaire, du 14 octobre 2009, pour s’en convaincre: les messages disant « je quitte l’UMP » y foisonnent.

On peut après, dans la ferveur des meetings, évoquer Chateaubriand, Péguy, Victor Hugo: cela ne reste que des mots, et cela ne prouve qu’une seule chose: qu’Henri Gaino a un joli brin de plume… Lorsque l’on se prétend dépositaire de valeurs, la moindre des choses est de ne pas les piétiner.

Lors de son dernier rassemblement de campagne, vendredi 4 mai, Nicolas Sarkozy a explicité son concept de « frontières« : poser des limites claires entre ce qui se fait et qui ne se fait pas. Il pourrait bien été avoir avant tout victime, deux jours plus tard, de ne pas avoir suivi son propre précepte pendant cinq ans.

 


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