Mercredi 2 décembre 2020

Liberté, Sécurité, Médiocrité

Aujourd’hui, le peuple français est sommé de choisir son camp. Soit on approuve la politique du Président, et l’on est un bon Français, du côté des victimes de la violence; soit on la combat, et alors on se retrouve ipso facto dans le camp des voyous, de l’angélisme, bref, de la « gauche milliardaire », selon l’inimitable Brice Hortefeux.Hélas pour lui, dès le lendemain de cette déclaration martiale, ce qui frappe, ce n’est pas le tollé de la gauche caviar, ni même celui de Dominique de Villepin; après tout, ceux-là, c’est un peu leur métier, de taper sur le gouvernement. Non, l’événement, c’est la réaction des gens d’Eglise: cet électorat que l’on croyait acquis à jamais, depuis le discours de Latran; ce prêtre lillois protecteur des Roms, qui a le mauvais goût de renvoyer sa décoration au ministre; et surtout ce Pape, peu suspect de gauchisme, et même pas « milliardaire », à voir l’état des finances du Vatican.

Sécurité contre Liberté ? Hélas non,  Inefficacité !

Car enfin de quoi s’agit-il ? d’un débat classique entre partisans d’une politique sécuritaire et ceux des droits fondamentaux ?  Le gouvernement ne serait-il coupable que de pragmatisme, en voulant défendre le droit premier des citoyens à la sécurité, fusse au prix de quelques entorses secondaires à quelques principes humanistes généraux mais naïfs ? Si seulement ! on aurait au moins droit à un débat public de qualité; les uns citeraient Thomas Jefferson: « Si tu es prêt à sacrifier un peu de liberté pour te sentir en sécurité, tu ne mérites ni l’une ni l’autre »; les autres leur opposeraient citeraient Jacques Chirac, qui lui-même citait Lionel Jospin: « La sécurité est la première des libertés ».

Mais hélas, contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire, il n’en est rien. Point de débat élevé ici. Devant le spectacle affligeant du populisme et de la médiocrité, libertaires et sécuritaires se retrouvent unis. Ne débattons pas ici de l’inhumanité réelle ou fantasmée de la politique gouvernementale: d’autres en ont déjà fait couler beaucoup d’encre. La politique de Sarkozy n’est pas sécuritaire: elle est tout simplement inefficace. Concentrons-nous donc sur ce qui importe le plus à l’électeur de droite, à qui l’on a vendu la « politique du résultat »: son efficacité. Pour ce faire, comme Nicolas Sarkozy aime bien regarder ce qui se fait ailleurs, rendons-nous un instant dans l’Etat le plus sécuritaire qui soit: Singapour.

Que se passe-t-il dans un état réellement sécuritaire ?

Cette Ville-Etat, parfois décrite comme la « Suisse de l’Asie », est célèbre pour son régime de dictature douce, ses lois strictes et son système répressif. Pour autant, le gouvernement, dépositaire d’une société multi-ethnique et multi-confessionnelle, se garde bien de monter les singapouriens les uns contre les autres. A l’instar de l’idéal républicain français, qui n’est malheureusement chez nous plus qu’un concept vidé de substance, il met l’accent sur ce qui rassemble: la méritocratie, les mêmes droits et devoirs pour tous, l’accessibilité de l’éducation, la laïcité, mais aussi le souci des plus faibles. Il préfère prévenir que guérir: des « grass-rooters » maintiennent en permanence le lien entre la population des quartiers et le pouvoir. Il n’aurait pas envoyé d’hélicoptère au-dessus d’un quartier difficile à grand renfort de caméras, car il n’aurait jamais laissé l’Etat déserter une parcelle de son territoire, comme c’est le cas dans nos banlieues. Même s’il ne le crie pas sur les toits, il ne laisse personne sombrer dans le désespoir, car un être qui n’a plus rien à perdre est un être dangereux: c’est ainsi que, même s’il n’existe pas d’assurance chômage, ceux qui peinent à retrouver un travail sont encadrés, et on donne un coup de pouce à ceux qui n’arrivent pas joindre les deux bouts. Du « compassionate conversatism », comme dirait George W. Bush…

Les Roms, variable d’ajustement d’unecalcul à court terme

Nul doute que la situation des Roms ne pose pas un certain nombre de problèmes, qu’il faille résoudre, en concertation avec nos partenaires européens. Mais à Singapour, une telle situation n’aurait pas été réglée superficiellement, dans la précipitation et sans concertation, histoire de détourner l’attention d’affaires embarrassantes et de fixer l’agenda médiatique. Elle aurait fait l’objet d’un débat publique et parlementaire, rapidement sans doute -Singapour sait changer ses lois très vite-, mais sans fébrilité, et de manière organisée. Non que tout soit rose là-bas non plus: certaines politiques, comme l’interdiction au travailleurs étrangers de basse qualification de fonder une famille localement, sont très discutables. Mais au moins, les choses sont claires et faites de manière professionnelle. C’est cette fébrilité et cet amateurisme, cette politique du court terme, plus que tout autre chose, qui engendrent chez nous des drames humains et qui entachent notre image, et tout cela pour quoi ? pour le seul plaisir de « cliver », comme dit fièrement Sarkozy, c’est-à-dire en fait, de monter les gens les uns contre les autres.

Déchéance stupide

A Singapour, le gouvernement a suffisamment confiance dans la modalités d’acquisition de la nationalité et dans son systèmes de lois, pour ne pas éprouver le besoin de fouler au pied le principe d’égalité: introduire des clauses absurdes de déchéance de la nationalité qui ne concerneront qu’une poignée de criminels, ce n’est pas de la sécurité, c’est de la démence. Petite devinette: combien existe-t-il en France de tueurs de flics potentiels, ayant acquis récemment la nationalité française mais titulaires d’une autre nationalité (afin de ne pas créer des apatrides), qui hésiteront à passer à l’acte, sachant qu’ils risquent de toute façon la peine maximale de 22 ans d’emprisonnement, si on les menace de les déchoir en plus de leur nationalité française ? On n’a pas même requis cette déchéance pour le plus odieux des crimes, l’assassinat du préfet Erignac !

Quand à emprisonner les parents d’enfants délinquants, ou à mettre à l’amende les maires des villes insuffisamment sécurisées, même Singapour n’oserait pas. Autant mettre les enfants qui ont de mauvaises notes dans des maisons de correction en espérant que cela améliore la réussite scolaire…

L’original ou la copie ?

A Singapour, le gouvernement n’a pas besoin d’empiler 33 lois sur la sécurité intérieure en 8 ans, dont la plupart ne sont pas appliquées: il fait peu de lois, dans un système clair et homogène, et les applique à la lettre. La sécurité n’est pas réduite au seul volet répressif, et la chaîne Prévention-Répression-Contrôle fonctionne. Nicolas Sarkozy, s’il veut sincèrement améliorer la sécurité des Français, ferait bien d’y réfléchir. En 2012, les ultra-sécuritaires risquent de « Préférer l’original a la copie », selon le mot de Jean-Marie Le Pen. Et les autres, y compris à droite, de ne vouloir ni l’original, ni la copie…



1 Commentaire

  1. Comments  Herlock   |  Mercredi 1 septembre 2010 à 16 h 18 min

    Le « Si tu n’es pas avec moi… » de Sarkozy rappele d’ailleurs celui de Bush…

    « Vous êtes soit avec nous, soit contre nous, dans la lutte contre la terreur ». Ainsi s’exprimait le Président Américain George W. Bush en Novembre 2001, parodiant le Christ. La suite, on la connaît: deux guerres, dont l’une fondée sur un mensonge d’Etat, au coût astronomique, tant en vie humaines civiles et militaires qu’en argent pour le contribuable américain. Et surtout, menées sans le moindre succès… Ceux qui osèrent protester furent traînés dans boue et considérés comme traîtres à la patrie.

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