Jeudi 27 avril 2017

Le rêve eurasien de Poutine

L’annexion de la Crimée par la Russie, les actions des milices russes dans l’Est ukrainien pour récupérer la région, rappellent que des bouleversements de ce type sont possibles aux portes de la Communauté Européenne.

Alors que l’Europe se croyait immunisée, elles nous montrent un Vladimir Poutine prêt à mette la région à feu et à sang, elles nous rappellent le temps de la Guerre Froide. Cependant, même si Poutine ne conçoit que le rapport de force et l’applique, les évènements ukrainiens n’ont rien d’évènements historiques ponctuels, d’une éruption. Ils s’inscrivent dans un mouvement d’ensemble qui est la construction de l’Eurasie, donnant lieu à une guerre larvée Occident-Russie,  qu’il est important de comprendre.

Les fondements de la vision Eurasiatique
Vers la fin des années 90, l’homme politique Douguine, alors allié au fantasque Limonov, pose les bases idéologiques de la construction de l’Eurasie, regroupant les pays de la route de la soie en vue d’une consolidation politico-économique de ce nouvel ensemble. Il s’agit également de contrer la décadence des valeurs morales, apportée par les puissances atlantistes, de faire revivre la gloire de la Russie et de ses alliés… Avec un tel programme, il n’est pas surprenant d’apprendre que Douguine a créé un parti d’essence fasciste, mais plus intéressant encore, il fascine Poutine, au point d’en faire son conseiller jusqu’à il y a peu encore, et de reprendre directement à son compte cette vision.

En 2010, via l’agence Izvestia, Poutine édite l’article fondateur de l’Eurasie. Dans cet article il évoque le fait que pour lui la chute de l’empire soviétique est le pire évènement du vingtième siècle, et même s’il affirme que la Russie soviétique appartient à l’Histoire, il veut implicitement la faire renaître en posant les fondements d’une intégration douanière, financière, politique, pour les pays de la route de la soie, à commencer par la Moldavie, la Transnistrie, l’Ukraine, le Kazakhstan,… la Chine. Bien évidemment, il veut faire renaître l’influence de la Russie, mais aussi s’imposer comme un intermédiaire incontournable entre l’Europe et l’Asie, voire réussir à arrimer la Chine à l’ensemble qu’il veut créer.

L’Occident prend tout çà très au sérieux. Hillary Clinton n’hésite pas à taxer cette vision de « retour à la soviétisation ». Même si l’affirmation est largement pertinente, elle ne peut cacher une certaine peur. La construction est en marche et elle est efficace, pour l’instant. En 2010, la Russie, la Biélorussie, le Kazakhstan signent la création de la zone eurasiatique qu’ils réaffirment en 2014. Depuis, les échanges commerciaux entre ces pays ont augmenté de 87%, le PNB commun s’est accru de 11 milliards de dollars, une banque de développement de la zone a été mise sur pieds, des instituts communs de recherche aérospatiale fondés. L’Arménie, soucieuse de se protéger de ses voisins belliqueux se rallie très vite à cet ensemble. La Chine, pas mécontente de peser sur les politiques commerciales mondiales, dépourvue en ressources énergétiques, et isolée par la politique d’encerclement des Etats-Unis et de ses alliés asiatiques, est sur le point de signer un accord avec la Russie concernant les échanges en hydrocarbure entre les deux pays, devant se réaliser dorénavant en rouble et non plus en dollars. De manière très claire la construction d’un grand ensemble mondial, dont les intérêts sont contradictoires des intérêts européens et américains est en marche. La notion de retour à la guerre froide apparaissant comme exagérée dans un premier temps, n’est plus à exclure.

L’Ukraine : briser l’encerclement et construire l’Eurasie
Bien sûr, Vladimir Poutine est presque un autocrate à peine élu, et dont Angela Merkel résume parfaitement le comportement en le taxant « d’homme d’un autre monde ». Il n’hésite pas à jouer avec le feu, à manipuler les peuples voisins comme pouvait le faire Staline, à jouer avec les diplomaties occidentales qu’il doit juger pleutres et inefficaces, à assoir sa volonté. Il est perçu comme imprévisible, dangereux, violent et fédère les opinions occidentales contre lui.

Cependant même si le manichéisme le concernant est pour une large part justifié, il ne faut pas oublier trop rapidement les comportements pour le moins questionnables des Européens et des Américains à l’encontre de la Russie post Guerre Froide. Malgré les mises en garde de Gorbatchev de ne pas humilier les Russes après la fin de la Guerre Froide, la promesse des Etats-Unis de ne pas étendre l’OTAN, ils ont fait exactement le contraire. Des bases ont été installées en Pologne, dans les Pays Baltes, des systèmes anti-missiles balistiques, dans le Nord de l’Europe. Les Etats-Unis n’ont eu de cesse que d’isoler la Russie, notamment par la mise sous influence américaine de la Géorgie.

Concernant l’Ukraine, même si Ianoukovitch était un pantin placé à la tête de son pays par le propre Poutine pour le maintenir sous influence, et que le soulèvement du peuple reflète son ras-le bol d’une administration corrompue et inefficace, le soulèvement de Maidan peut apparaître comme très opportun. Il pourrait également s’agir de mettre un frein à la construction eurasiatique. L’Ukraine est perçue par la Russie comme le pivot de cette construction. En plus de sa position géostratégique évidente, proche de l’Europe, proche de l’encombrante Turquie et des populations turques en Ukraine, les Tatars, qu’il s’agit de maîtriser, L’Ukraine est le grenier à blé de l’Eurasie. A l’époque où, nombreux  prédisant des pénuries en blé à l’échelle mondiale, achètent  des terres arables en  Ukraine, y compris d’ailleurs les Français avec la Société Générale comme tête de proue,  Poutine ne peut abandonner ses vues sur l’Ukraine.

L’enjeu est d’importance. En témoigne l’arrivée du vice-président américain à Kiev, dès que les nouvelles autorités ukrainiennes ont annoncé la possibilité d’un référendum sur la partition de l’Ukraine. Il se joue en fait un bras de fer entre Etats-Unis et Russie dont l’enjeu est l’arrêt de la construction eurasiatique et la victime collatérale l’Ukraine.

En effet, l’Ukraine perd à tous les coups. Si les Etats-Unis l’emportent, la partie de l’Ukraine qui demeurera sous influence Occidentale sera exsangue et devra être reconstruite, si la Russie l’emporte, toute l’Ukraine devient russe d’une manière ou d’une autre.

Si Poutine réussit, les prochains sur la liste seraient alors logiquement la Transnistrie et la Moldavie.

Les évènements ukrainiens dramatiques impliquent une réalité encore plus grande et inquiétante, celle de la construction eurasiatique. Celle-ci est incarnée aujourd’hui par Poutine et elle est en marche, rappelant par de ne nombreux aspects la constitution du rideau de fer. La véritable clé de cette construction est la Chine qui pour l’instant joue opportunément le jeu, trouvant en Poutine, au-delà de l’Histoire, un allié objectif, mais elle pourrait s’arrêter nette avec l’Ukraine, dont le peuple subit entièrement les conséquences de cette construction. Si la Russie annexe l’Ukraine, elle continuera son expansion à L’Est, mais aussi plus proche de nous, à l’Ouest…L’Europe, et les Européens, complètement absents des débats pour l’instant, pourraient être obligés de s’engager cette fois-ci.


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