Jeudi 21 octobre 2021

La gestion de la crise nucléaire remise en question

Prises en étau par l’opérateur Tepco et l’opinion publique, les autorités japonaises sont mise en échec.

Nouveau symbole de la fragilité de nos sociétés technologiques, le désastre de Fukushima, interpelle par sa gravité et son ampleur.

Après le séisme et le tsunami du 11 mars 2011 d’une intensité sans précédent, les découvertes successives d’endommagement de la centrale de Fukushima ont provoqué une peur mondiale sur la sécurité des installations nucléaires.

La catastrophe enregistrée est en effet à la hauteur des risques sanitaires dramatiques qui pèsent actuellement sur le devenir des habitants des archipels du Soleil-Levant. Face à ce drame aux incidences difficilement calculables dans une chronique du court terme, les autorités japonaises, si elles n’ont pas vraiment manié la langue de bois, n’ont pour autant pas hésité à utiliser les aphorismes et les informations parcellaires ; le premier ministre japonais a ainsi pu déclarer à ses compatriotes le 13 mars dernier : « Notre avenir dépend de notre force en tant que citoyens japonais à faire face à l’adversité ».

Des formules de sagesse, teintées d’un certain pragmatisme devant la gravité de la catastrophe. Il s’agit bien sûr de ne pas céder à la peur et à la panique pour des populations japonaises déjà calfreutrées à Tokyo dans leurs habitations devant la menace radioactive. Comment expliquer cet embarras ? La caractéristique essentielle de cette crise nucléaire au Japon est que ces niveaux d’intensité sont multiples et sans précédents et que personne n’y a été vraiment préparé : les difficultés qui assaillent encore aujourd’hui les ingénieurs et les techniciens de la centrale de Fukushima sont loin d’être terminées. Il faudra dans le meilleur des cas encore un bon mois pour rafraîchir les réacteurs ; mais déjà, à l’autre bout de la chaîne de cet accident nucléaire notoire, les impacts sanitaires des rejets radioactifs sont déjà palpables dans l’eau de mer et certains produits alimentaires de première nécessité, et ils menacent directement les populations concernées. Refusant de communiquer les chiffres liés à la pollution radioactive de l’air et de l’eau, le gouvernement japonais s’est ainsi livré à un certain mutisme devant les niveaux de contamination des populations à risques, et l’on peut s’interroger à bon droit sur le travail de transparence des autorités du pays, qui ne semblent pas assumer toutes leurs responsabilités. On ne peut pas évacuer 30 millions de personnes….

Au Japon, la vérité ne se fait ni entendre ni sentir

Le lobby nucléaire japonais, qui représente les compagnies d’électricité, pèse en effet très lourd au pays du Soleil Levant. Ce milieu riche et puissant semble en effet fonctionner dans une certaine opacité, tellement son noyau dirigeant est centralisé : le cœur de ce complexe bat au ministère de l’économie, du commerce et de l’industrie ; il a la haute main sur la politique nucléaire, et ses ramifications comprennent la Fédération des compagnies d’électricité, l’Agence du sûreté industrielle et nucléaire, et les groupes industriels qui construisent les centrales – Toshiba et Hitashi en tête; les opérateurs sont également aujourd’hui dans la ligne de mire des actualités, notamment la fameuse Tepco, la compagnie d’électricité de Tokyo, propriétaire et opérateur des centrales de Fukushima. Le décloisonnement progressif du complexe industriel, qui paraît à l’heure actuelle tout à fait impossible dans l’esprit des dirigeants japonais ne fera sans doute pas l’économie d’un débat public. Mais l’essentiel pour qu’un débat démocratique sain puisse s’instaurer, c’est que chacun des acteurs puisse prendre ses responsabilités en toute connaissance de cause. Tepco avait déjà été pointé du doigt en 2002, pour ses communications hasardeuses et ses falsifications de rapports. L’erreur serait ainsi que Tepco devienne le bouc émissaire parfait pour solder à bon compte la gestion de cette crise nucléaire. Les résultats honnêtes et rigoureux de la science ne doivent également pas être faussées par les normes techniques des centrales nucléaires. C’est ainsi qu’un expert sismologue et sismotechnicien japonais a démissionné le 21 mars dernier d’un comité créé par le gouvernement nippon en 2006 pour réviser les lignes directrices nationales sur la résistance des centrales aux séismes. Sa proposition demandant que le comité puisse rééxaminer les normes concernant l’évaluation et l’arpentage des failles actives avait en effet été rejetée. Comme le Japon est le 3ème pays le plus nucléarisé de la planète, derrière les Etats-Unis et la France, le problème de la sûreté des centrales nucléaires dans le monde, voire leur arrêt partiel ou progressif, va être inéluctablement posé. Ce pays, qui est en train d’enregistrer sa catastrophe la plus grave depuis la Deuxième Guerre Mondiale, va certainement se heurter dans les prochaines années à venir à un impératif écologique de premier ordre.

Le nucléaire nippon et la responsabilité écologique mondiale

Pour mesurer l’ampleur du drame et le mauvais vouloir qu’a le gouvernement japonais à chiffrer ses conséquences sanitaires, il faut repartir du début de la crise et de son traitement officiel par les autorités : l’information est souvent parcellaire parce que, certes, ingénieurs et techniciens découvrent jour après jour sur le site de Fukushima I des difficultés et des incidents successifs liés à la centrale : processus de fusion dans les réacteurs 1 et 3 ; piscines des réacteurs 3 et 4 en ébullition ou pratiquement vides ; comportement du Mox dans le réacteur 3, un combustible à haute dangerosité ; non colmatage des vannes et des brèches, difficulté à alimenter en électricité les réacteurs par des sources d’énergie extérieures, découverte de flaques hautement radioactives ralentissant le déroulement des opérations… Cependant il ne sera plus longtemps possible de dissimuler aux citoyens japonais l’impact des rejets radioactifs sur l’environnement, alors que les pays riverains (Chine, Corée, Taïwan) ont tout dernièrement imposé un embargo sur des produits agro-alimentaires provenant des 5 préfectures du secteur de Fukushima.

On peut craindre pour ces prochains jours une montée en puissance des risques sanitaires sur les populations locales, qui peinent à s’approvisionner par elles-mêmes. Il faut rappeler que le nucléaire, et son cortège de cancers de la tyrrhoïde et de malformations qu’il peut engendrer a des conséquences sur la santé dont les horizons sont seulement chiffrables à 10, 20, 30 ans avec de faibles doses répétées, qui sont d’ailleurs difficiles à établir. Sauf accident nucléaire grave, la radioactivité ne tue pas de façon déterministe, mais lorsque les risques s’accroissent, la tentation du mensonge et de l’information partielle s’accroit également. Cette information délivrée au compte-gouttes sur les risques sanitaires encourus par les populations n’est pas propre au Japon. Cette rétention est en effet liée au fonctionnement de nos sociétés industrielles, lorsque les experts calculent les risques considérés comme acceptables par la société eu égards aux avantages procurés par ladite technologie. Devant la catastrophe de Fukushima, oser sortir du nucléaire ne paraît plus seulement une vue de l’esprit. Lorsque l’on aura décompté toutes les victimes liées à cet accident, le débat énergétique méritera d’être posé à nouveau par les instances dirigeantes et la société civile japonaise.

 


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