Samedi 7 décembre 2019

Football et fierté nationale

A l’heure où l’équipe de France a été quasiment éliminée de la coupe du monde, il serait trop facile de tirer sur l’ambulance; de se réjouir, avec tous ceux qui subissent en silence la frénésie footballistique, de pouvoir enfin reprendre une vie normale; de parler d’opium du peuple, de pains et de jeux, de smicards qui applaudissent des millionnaires, bref de tous ces arguments qui ont déjà été développés à l’envi, souvent avec raison, parfois avec excès, par les antis-foot de tous poils. Concèdons ceci à Jean-Claude Michéa, qui (re)publie « Les Intellectuels, le Peuple et le Ballon rond »: ne tombons pas dans l’intellectualisme arrogant, ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain; réduire le sport populaire qu’est le foot à sa corruption par le capitalisme, c’est comme réduire l’acte sexuel à la prostitution. Le football n’est pas intrinsèquement nuisible à l’intelligence; en tant que sport d’équipe populaire et universel, il en vaut bien un autre, et véhicule des valeurs sportives plutôt saines; valeurs qui ont été hélàs en partie dévoyées par celles de l’argent – le foot est passé de peuple à people. Tout cela est connu et plutôt consensuel. N’y revenons pas.
En revanche, on peut se poser les questions suivantes: pourquoi et comment ce qui n’est somme toute qu’un jeu, a débordé de son cadre naturel pour occuper toutes les sphères de la société ? Est-il sain qu’il soit devenu un enjeu politique, économique, sociétal et même diplomatique de tout premier plan ? Pourquoi aucun homme politique, à quelques exceptions près, n’ose-t-il avouer qu’il n’aime pas le foot, comme si un tel aveu équivalait à un suicide politique ?
Pour prendre la (dé)mesure de l’ampleur du phénomène, il fallait voir, sur Canal+ dimanche 19 juin, trois ministres de la République, Roselyne Bachelot, Eric Woerth et Eric Besson, en maillot bleu, regardant le match France-uruguay, se livrer, devant les caméras, à un jeu d’acteurs à laisser pantoi, même pour des politiques: hurlements, râles, serrements de poings, soupirs, froncements de sourcils, notation des prestations des joueurs, rien n’y manquait. C’est bien simple: on a l’impression d’une guerre mondiale, sans alliés, chacun pour soi. Le vocabulaire guerrier est d’ailleurs omniprésent dans le monde footballistique: En 1998, la liesse populaire a été décrite comme « comparable à la libération de Paris en 1944″, excusez du peu; quiconque est soupçonné de tiédeur est qualifié, sans acune trace d’humour, de « traître », d’ »antipatriote », de « renégat ». On entend des réflexions stratégiques dont la profondeur laisse songeur: « Les Allemands, ils nous ont eu en 1870, en 1914, et en 1939, mais en 2010… ». A voir la tête de certains supporters un soir de défaite, on se demande si leur pays a été bombardé, ou juste occupé par une junte militaire. Le 18 juin, sur les Champs-Elysées, après le match Algérie-Angleterre, une jeune femme, drapée dans le drapeau algérien, entendant la voix enregistrée du général de Gaulle, déclarer « Vive la France ! », se met à hurler: « Non, vive l’Algérie ! ». Les Champs sont en état de siège. Une armée de CRS, l’air soucieux, veille: on se sait jamais, des fois que le sport universel et si pacifique ne tourne à l’émeute…
On l’a dit, il n’est pas juste de réduire le football à sa corruption capitaliste; qu’on nous accorde alors ceci: il n’est pas plus juste de réduire le patriotisme au football. Car cette réduction nous renvoie, par un effet miroir, à notre appauvrissement culturel. N’avons-nous pas d’autres raisons, un peu plus profondes, d’être fiers de notre pays, que le résultat d’une course effrénée de 22 joueurs courant après un ballon en 90 minutes ? Tire-t-on donc la chasse sur vingt siècles d’Histoire, de littérature, de philosophie ou de musique ? La France n’est-elle pas grande, simplement parce qu’elle est la France ?
Il est vrai qu’hélàs, l’actualité nous donne peu l’occasion d’être fiers de notre pays (ni de notre continent d’ailleurs) sur la scène internationale; que la mondialisation gomme les cultures. Qu’en dehors du parler global, le foot est devenu le seul langage universel. Dans un monde sans perspective ni espoir, aux inégalités croissantes, le foot est tout ce qu’il reste au peuple.


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