Desertec : la quadrature du cercle énergétique ?

Un recours massif aux énergies renouvelables conjugué à de longs réseaux interconnectés. Voilà qui pourrait répondre à terme aux besoins en électricité de l’Europe, du Maghreb et du Moyen-Orient.

Tel est le pari du projet Desertec, controversé, mais dont la mise en œuvre reste liée aux mutations géopolitiques.

Rêve de savant philanthrope ou froid raisonnement d’ingénieur ? Desertec repose sur une idée atypique des schémas énergétiques : il s’agit en effet d’acheminer à grande échelle l’électricité là où elle est consommée plutôt que la source qui permet de la produire. De nombreux scientifiques comme le Prix Nobel Carlo Rubbia ou le ministère allemand de l’Environnement s’accordent dans cette perspective à donner une priorité absolue à l’énergie solaire.

Calculs faits, il apparaît que l’exploitation d’un peu moins de 0,3% de la surface totale des déserts chauds du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA) permettrait de produire suffisamment d’électricité et d’eau douce pour répondre à l’augmentation des besoins de ces pays et de l’Europe. Concrètement, Desertec vise dans un premier temps de couvrir, à partir de l’Afrique du Nord, 15 % des besoins en électricité de l’Europe d’ici à 2050 et une part substantielle des besoins des pays producteurs.

Moyennant un investissement initial de 400 milliards d’Euros, la mise en œuvre de Desertec ouvrirait la voie à une exploitation plus banalisée des gisements énergétiques des déserts : en termes d’ordre de grandeur, l’exploitation de 0,3% des 40 millions de km2 de surfaces désertiques de la planète en centrales solaires permettrait de couvrir les besoins mondiaux actuels en électricité (soit 18.000 TWh/an). Et cela d’autant plus que les nouveaux réseaux de transport limitent très sensiblement les pertes en lignes et conviendraient tout particulièrement à la desserte des Etats-continents (Australie, Canada, USA…).

Parallèlement à la production d’hélio-électricité, Desertec prévoit un recours massif à l’énergie éolienne notamment le long des côtes inhabitées du Maroc, de la Mauritanie et des bords de la Mer Rouge.

De l’énergie solaire… jour et nuit !

Pour ce projet hors normes, les promoteurs prévoient de recourir à des solutions énergétiques innovantes mais néanmoins éprouvées. La production électrique serait ainsi –outre l’éolien- essentiellement assurée par des centrales solaires à concentration (en savoir plus). Le principe de ces installations consiste à focaliser le rayonnement du soleil de façon à dégager des températures suffisantes pour générer de la vapeur alimentant turbines et alternateurs.

Des réservoirs de chaleur peuvent par ailleurs être constitués par chauffage intensif de saumures de sel fondu conservant un pouvoir calorifique élevé, de façon à produire de l’électricité pendant la nuit, ce qui résout le problème de l’intermittence du photovoltaïque.

Enfin, s’agissant du transport de l’électricité produite, la recherche a abouti à la mise au point de lignes de transmission en « Courant Continu Haute Tension » limitant les pertes à 5% pour 1000 kilomètres, soit environ 15% de pertes entre le Sahara et l’Union européenne. Les deux continents seront reliés par des lignes sous-marines via le détroit de Gibraltar d’une part, et la création de nouvelles liaisons de la Tunisie et de la Lybie vers la Sicile d’autre part.

Des retombées environnementales diversement appréciées

Sur le plan strictement environnemental, le projet, placé sous les auspices du Club de Rome, ne suscite guère d’objections. D’autant qu’il échappe aux problématiques de fabrication et de déchets du photovoltaïque. Les principaux arguments avancés contre Desertec visent en fait avant tout à promouvoir les propres projets des contradicteurs, comme ceux concernant la réduction de l’albédo des zones désertiques, qui contribuerait au réchauffement      climatique ?

Plus sérieusement, certaines ONG, comme le WWF, rappellent les pays du sud concernés aux risques de déstabilisation des milieux aquatiques liés à la multiplication des installations de désalinisation de l’eau de mer. Ce procédé pourrait en effet se déployer à grande échelle grâce à l’électricité produite, ce qui contribuerait de façon significative à l’amélioration de la qualité de vie des populations et au développement de l’agriculture.

Désertec permettrait d’ailleurs au passage sinon de résoudre, du moins de résorber des problèmes humanitaires cruciaux comme l’alimentation en eau potable de la bande de Gaza ou la survie de Sanaa, la capitale du Yémen.

Au bilan, on peut concéder à Maïté Jauréguy-Naudin, coordinatrice du programme Energie à l'Institut français des relations internationales (Ifri), opposante au projet, que « Desertec relève davantage de la stratégie industrielle que de la politique climatique ».

Une suspicion d’écocolonialisme ?

C’est davantage l’accusation d’écocolonialisme qui cristallise les tensions autour de Desertec. Ses promoteurs –au premier rang desquels les énergéticiens et industriels allemands Siemens, Eon, RWE ou encore la Deutsche Bank- insistent toutefois, outre les avancées directes pour les pays concernés, sur les transferts de technologies, la mise en oeuvre de programmes de formation et le développement des énergies renouvelables. Il est vrai que le Maroc, par exemple, consacre la moitié de ses devises à l’importation d’énergie, alors que son potentiel solaire et éolien considérable pourrait lui permettre de devenir rapidement exportateur d’électricité…

L’Algérie a bien perçu le parti à tirer de l’ambigüité de cette nouvelle collaboration Nord-Sud en soufflant le chaud et le froid pour mieux faire monter les enchères, à savoir la part de ses entreprises dans les marchés à venir. Sans compter qu’il lui reste de sérieuses réserves d’hydrocarbures à exploiter. D’autres acteurs n’ont pas eu cette fausse pudeur, comme des industriels de l’agroalimentaire et un grand cimentier égyptiens qui comptent s’associer au projet.

Une opposition de principe de certains environnementalistes

En France, des réseaux écologistes comme France Nature Environnement pour s’émeuvent fortement du principe du projet. Souhaitant favoriser l’autonomie énergétique des territoires et la production d’électricité au plus près des points de consommation, FNE reste au contraire attaché au développement du photovoltaïque, et notamment sur le bâti. Pour autant, l’argument ne prend pas en compte les acquis que représente la substitution progressive de l’énergie solaire à l’emploi des hydrocarbures dans des centrales thermiques traditionnelles.

Si le financement de Desertec à l’échelle de plusieurs décennies paraît en bonne voie, de nombreux obstacles restent à franchir. En premier lieu, la faisabilité du projet a aiguisé bien des appétits. D’où des effets d’annonce spectaculaires, comme la promotion de projets « concurrents ». Mais, la complémentarité a par exemple été trouvée avec le projet Transgreen, à dominante française, axé sur le déploiement des réseaux. Ce qui vient apporter à l’ensemble de la démarche la caution de l’Union pour la Méditerranée, parallèlement au Plan Solaire Méditerranéen présenté par le Gouvernement.

Seconde menace et non des moindres : l’instabilité géopolitique de la région concernée, comme le montre l’actualité de ce début d’année 2011. Si le « mitage » des points de production d’électricité semble à même de minimiser les risques de dépendance, la sécurisation des réseaux doit passer au premier rang des priorités pour ne pas éviter un remake de la « guerre du gaz » entre la Russie et l’Ukraine. Par ailleurs, les spécialistes du Maghreb et du Moyen-Orient soulignent volontiers que dans ces zones de sourde rivalité, il est plus aisé d’organiser la mobilisation autour d’un projet commun que de respecter d’harmonieuses relations de voisinage. Une vision renforcée par les perspectives de développement induites par Desertec.

Enfin, si les oppositions au projet restent mesurées sur un plan technique, il n’est pas dit qu’elles ne prennent d’autant plus d’ampleur que le projet repose essentiellement sur de l’investissement privé. Or les énergéticiens restent suspectés par principe de ne s’accommoder des préoccupations environnementales que lorsqu’elles riment avec rentabilité. Un engagement affiché des Gouvernements concernés pourrait être un élément fort de l’acceptabilité du projet. Encore faudrait-il que chacun dispose d’une véritable légitimité d’expression…

Lancé il y a bientôt quinze ans, Desertec semble bel et bien définitivement sorti des cartons à dessins : le « projet pharaonique » est décortiqué en plans et projections, croquis, et équations. A l’heure où les gazoducs géants engloutissent déjà des Euros par milliards, la revanche du soleil a peut-être déjà commencé.

Commentaires  

 
-1 #1 Marie-Amélie 30-03-2011 09:52
Ah, l'effet d'albedo dans le désert! Les surfaces claires (désert, banquise) ont un fort pouvoir de réflection des rayons solaires et ont un albedo fort, ce qui contribue à refroidir le climat. Or, installer des mirroirs dans le désert aurait une énorme influence sur l'albedo du désert et pourrait boulverser le climat de ces régions (réchauffement) , sans parler des pb d'alimentation en eau que semble poser désertec: voir par exemple
www.reporterre.net/.../
et notamment les NB de fin d'article.
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