Dimanche 17 novembre 2019

Comment le Front National est devenu un parti comme les autres

Depuis quarante ans qu’il existe, on se demande si le Front National est un parti comme les autres, et l’on refuse de choisir clairement une bonne fois pour toutes entre les deux seules options possibles:

soit décider que son action est illégale et représente une menace pour la république, et donc l’interdire; soit considérer qu’il ne fait rien d’autres que soumettre des idées au suffrage des français, et donc le traiter comme un adversaire politique plutôt que comme un épouvantail contre lequel dégainer mécaniquement le cache-misère du « front républicain ».

La nature a horreur du vide, et puisque la classe politique n’a pas choisi, les Français ont finalement choisi pour elle: le Front National est effectivement devenu un parti comme les autres. Terminé, le temps où l’on ne confiait ses sympathies lepenistes que dans le cercle des intimes, et où les sondeurs, en guise de « redressement », devaient doubler le score brut pour mesurer le score réel du Front. Aujourd’hui, on est frontiste et on est fier de le dire.

Lorsque l’on s’interroge sur les causes de ce changement d’attitude, la première chose qui vient naturellement à l’esprit, c’est le changement de génération. Et, en effet, sans doute que le passage des rennes du Front du père à la fille Le Pen y est pour quelque chose: Marine le Pen n’a pas ménagé sa peine pour débarrasser, du moins dans la vitrine, le Front de ses vieux démons – le pétainisme, l’antisémitisme plus au moins larvé, l’ambiguïté vis-à-vis de l’occupation allemande et du nazisme, les jeux de mots douteux. Qu’importe de perdre quelques milliers de voix de fachos indécrottables, si cela permet de gagner des millions d’électeurs chez les vrais gens ! Elle tente, avec un certain succès, de se concilier la communauté juive, et, avec un succès plus mitigé, de se rapprocher des francs-maçons. Rien, dans ses propos, pour contestables qu’ils fussent, ne tombe sous le coup de la loi.Il est certainement moins gênant d’avouer de la sympathie pour celle qui a déclaré que les camps nazis ont été « le summum de la barbarie », plutôt que de confesser sa fascination pour l’auteur de « Durafour crématoire ». Ils portent le même nom, pourtant. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler qu’il y a toujours un bon flic et un mauvais flic, et qu’il est très possible que la rupture soit plus apparente que réelle. Et si la théorie de l’épée et du bouclier, invalidée par De Gaulle, s’appliquait au Front National ? A voir…

Quoi qu’il en soit, il serait trop simple de réduire la banalisation du Front National à la seule personnalité de sa présidente. Car celle-ci ne se contente pas de changer de style pour dédiaboliser son parti; elle se permet aussi le luxe de s’approprier des valeurs qui n’ont jamais été les siennes, mais qui ont été délaissées, voire piétinées, par nos gouvernants. Ce qui, dans les années 80s, ne s’appliquait qu’à la question de l’immigration, est désormais étendu à de nombreux domaines fondamentaux: ainsi, le discours de Latran (« l’instituteur ne remplacera jamais le curé »), ainsi que les ridicules débats organisés par l’UMP sur la question de l’Islam et qui ont donné l’impression que l’on remettait en cause la loi de 1905, ont permis -un comble !- à la présidente d’un parti qui a toujours tenté de récupérer l’électorat catholicisme traditionaliste, de se poser en ultime défenseur de la laïcité… et, tant qu’elle y était, de la République ! Lorsque l’on pense que Jean-Marie Le Pen a construit sa fortune grâce l’héritage Lambert, contre la promesse de rétablir la monarchie, cela laisse plutôt songeur.

Plus fondamentalement encore, la crise économique, et l’échec de nos gouvernants à tracer à chemin crédible de sortie de crise, permet à la riche ‘héritière de devenir la porte-parole des pauvres, « des petits, des sans-grades », déjà courtisés par son père il y a dix ans. De même, les échecs successifs des sommets européens lui donnent l’occasion rêvée de réhabilitée le nationalisme, habillé décemment aux couleurs du souverainisme, avec la sortie de l’euro, montré comme le bouc émissaire de tous nos maux, comme cheval de bataille. Tout cela fait que ses discours sont devenus presque interchangeables avec ceux du candidat du Front de Gauche… de quoi déboussoler plus d’un électeur, et de décomplexer plus d’un citoyen.

Marine le Pen joue-t-elle la comédie lorsqu’elle prétend qu’il existe une conspiration pour l’empêcher d’obtenir les 500 signatures nécessaires à la validité de sa candidature à l’élection présidentielle ? Peut-être. Une chose est certaine: si Marine le Pen, créditée de presque 20% dans les sondages n’obtient pas ses signatures, la république n’en sera que plus abîmée encore, et on pourra s’attendre à ce que ces électeurs qui n’auront pas pu s’exprimer dans les urnes trouvent d’autres moyens d’expression, infiniment plus violents et dommageables. Peut-être serait-il temps de réformer un système inique, à l’origine conçu pour empêcher les candidatures fantaisistes, et dévoyé par les pressions, les chantages à l’investiture et la publicité des parrainages ? Rappelons pour mémoire que parrainer un candidat ne vaut pas adhésion à ses idées, mais simplement reconnaissance d’un électorat significatif.

Marine le Pen ursurpe sans doute les valeurs républicaines. Mais c’est bien parce que nos dirigeant l’ont laissé faire. Napoléon disait: « Je n’ai pas usurpée la couronne. Je l’ai trouvée dans le caniveau, et je l’ai ramassée avec mon sabre ».

 

Crédit photo: Tony Gentile /Reuters  pour Parismatch


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